Drôle de 14 juillet. Sur fond de menaces de guerre tous azimuts… Et en plus Thierry Ardisson choisit ce jour-ci pour mourir, lui, férocément royaliste (je rappelle que le 14 juillet c’est la prise de la Bastille par les anti-monarchistes). C’est vraiment la fin d’une époque grande et joyeuse. Ardisson l’incarnait.

Lui qui avait intenté un procès au magnat Vincent Bolloré en 2019 pour licenciement n’ayant pas respecté les règles de préavis, avait gagné et encaissé un chèque de 2,9 millions. Il accusait à juste titre ce milliardaire d’ « extrême-droitiser » ses médias (Canal +, C8, JDD, Paris Match…) de ne pas mesurer ses responsabilités en confiant une émission de télé à Hanouna : « c’est comme donner une mitraillette à un gosse de 12 ans ». Sans oublier les piques contre les producteurs de cinéma hypocrites, « terrorisés à l’idée de perdre le financement de leurs films » auprès de Canal. Ardisson avait les yeux ouverts sur son temps. Et il osait balancer.

Connu pour son sens de la formule autant que pour son franc-parler, il a réussi, lui, le baby-boomer, à ne pas passer pour un vieux con nostalgique. Même s’il avouait, accablé, qu’il aurait eu de la peine à interviewer aujourd’hui les influenceuses, influenceurs, youtubeurs et autres stars du showbiz aux millions de followers. N’empêche, lui, à 12 ans, était comme eux : il tentait d’écrire un livre, se rêvant « riche et célèbre ».

L’âge d’or de la pub, l’âge d’or d’Ardisson

Son long documentaire sur l’âge d’or de la publicité (2 heures 09 !) diffusé tard sur France 2 en 2023 était un traité d’histoire moderne qui nous aidait à

comprendre la vie, et l’auteur. Observateur. Brillant. Rapide. Drôle. Cultivé. « La pub s’intéressait aux gens. Elle avait envie de les séduire, de les faire rire, de les émouvoir. De les prendre par les sentiments. C’était une époque bénie, on gagnait des fortunes, on était des stars ironisait-il. Vous étiez concepteur rédacteur dans la pub, c’était formidable ! »

Il avait beau dans ses interviews adopter un vocabulaire trivial, grossier, et des questions crues, ce personnage était un grand érudit qui s’intéressait à tout. En cela, il contredisait l’image du publicitaire ignare et superficiel. Pourtant, il répétait que n’ayant pas fait d’études, « la pub fut mes Universités ». Pas seulement la pub. Avec ses équipes de tournage, il a exploré son époque comme personne. « Lunettes Noires » ou « Paris Dernière » pouvaient vous faire annuler une soirée, tellement on y découvrait de pépites. Dérapages compris.

« Hôtel du temps », le temps de l’IA

En avance sur son temps, toujours, Ardisson était jusqu’aux dernières années, un sismographe des tendances : l’érotisme, le sexe, la drogue, la mode, la primauté du monde de la nuit, bref les années 80, il les ranimait avec un discours d’aujourd’hui, une perspective analytique intelligente. Sa dernière émission, « Hôtel du Temps » fut un flop en 2022. Mais l’idée jouait sur l’Intelligence Artificielle pour trafiquer la réalité, ressusciter des morts : il ranimait Gabin, Dalida, Coluche, Marlène Dietrich… en reprenant leurs propos comme s’ils répondaient aux questions d’Ardisson, lui-même rajeuni. Là, il a osé trop tôt. Gageons que le truc va être repris.

Passé-présent-futur… Tout se mélange. Il paraît que sa femme, Audrey Crespo-Mara l’a filmé toutes ces dernières années pour en tirer un documentaire. King Ardisson forever.

Catherine Schwaab