Lorsqu’on s’aperçoit que nos amis ne nous correspondent plus ? On s’est éloignés : opinions, réactions, philosophie, usure… Que faire ? Réagir. Et fuir la négativité.

Trier ses amis ? Je jette, je garde… Comme tes fringues. Regard impitoyable : plouc. Démodé. Cheap. Couleurs, matières, style. Trop large, trop étriqué. Rien ne va plus. Avec les amis, faut-il être aussi intransigeant ?

Comme en amour, certaines amitiés se périment. D’autres, comme une redingote classique, une petite robe noire, un cuir tanné traversent le temps, les épreuves, les changements, le vieillissement.

Quand la politique, le social font intrusion dans l’amitié

Il suffit de peu de chose, une nouvelle conjoncture socio-politique par exemple. Ces temps-ci, on a le choix : l’anti-sémitisme ambiant, l’anti-islam, l’anti-vax, les pro-Trump, les pro-Marine, les pro-vegan, les anti-transgenres, les anti-tradi-qui-ne-comprennent pas, les virilistes et les anti-virilistes… On a rarement vu autant de sujets de brouille. Et là, au secours ! on découvre chez ses amis l’intolérance. L’intolérance absolue. Oui, comme les intolérances alimentaires. « Je mange un fruit rouge, je finis aux urgences ». Ou les anti-gluten qui repoussent d’un air paniqué votre ravioli de Royans, votre baguette bio de chez Mamiche. Avec ses amis, maintenant, il y a des sujets no-go. Une remarque et vous êtes rangé dans le camp ennemi. Le plateau apéro transformé en champ de bataille. Les assertions péremptoires fusent. Aucune discussion possible. Comment en est-on arrivé là ?

C’est eux ? ou c’est nous ? Le thème nous (les) touche au plus profond. Alors sur ce terrain miné, on prend des gants pour avancer son point de vue, le clash en embuscade. L’autre, l’ami de toujours, sort des énormités, campé sur la position d’adversaire. Il n’entend plus rien. Il n’écoute pas.

Casus belli. Amitié balayée. Fini-fini. Est-ce l’époque qui nous veut aussi radical ?

Où est l’échange ? L’écoute ? Faut-il une communauté de vues pour rester amis ? Faut-il être du même bord politique ? Un entre-soi confortable mais combien ennuyeux ! Etre en désaccord (politique, moral, idéologique) avec quelqu’un qu’on aime est une épreuve. Certaines amitiés passent le cap, cela s’appelle l’ouverture d’esprit. D’autres amitiés ne résistent pas. On essaie d’expliquer, on cherche le mot juste, la nuance. Mais non, même détaillé avec les termes précis, ton concept se cogne à un mur. Il faut se rendre à l’évidence : certains débats ne méritent plus d’être menés. Même avec tes amis. L’autre en face n’écoutera pas. Alors à quoi bon ? Chez certains, la maturité n’élargit pas les vues, n’ouvre pas à l’indulgence. Mentalité rigide. Etriquée. Comme cette robe qui n’est plus mon style. Et qui va quitter mes placards. A regret ? Non, c’est la fin d’une époque. Nos amis changent ; nous aussi.

Besoin de relations positives, bienveillantes, loyales

Plus rien à se dire. Plus rien à débattre. Alors plus d’enthousiasme, plus de rires, plus de plaisir. Tout est lié.

Prendre conscience du temps qui passe, c’est aussi faire le tri. Il me reste combien à vivre ? Alors plus de temps à perdre. Si les années nous ont apporté plus d’assurance, elles nous montrent aussi l’urgence des priorités. On a besoin de relations positives, bienveillantes, loyales parce qu’arrive un âge où la négativité, les intrigues, les petits mensonges entament plus profondément le bien-être. On peut s’en foutre. Mais on peut aussi observer l’effet pernicieux d’une amitié disons, « conjoncturelle ». La remarque perverse, ou la vacherie proférée derrière son dos, ingénument rapportée par des âmes bien intentionnées… Un révélateur douloureux. Je ne parle même pas des amitiés toxiques qui vous déstabilisent. Celles-là, on s’en est débarrassé avant. Je parle de l’usure. Bords élimés, trame apparente, plus rien de séduisant.

On sature, on fatigue, on se lasse

Ai-je encore l’envie, la patience, la force de tolérer ses réflexions primaires ? ses blagues lourdes, ses bouderies, ses problèmes de riches, ses clichés politiques, son narcissisme, son snobisme, son alcoolisme, etc… De sujet de rigolade, ça devient pesant. Difficile d’objecter que « non, c’est plus possible, change de disque… » L’autre ne comprend pas que l’époque a changé. « On ne peut plus rien dire » ? Non, certaines formules ne passent plus. Certaines complaintes ne font plus rire. Alors on prend du champ… et on respire.

Entretenir une amitié demande du temps, de l’énergie. On parle de « devoir d’amitié ». On soutient, on s’investit dans ses problèmes, on fait un dîner, on organise un week-end, on s’efforce de lire le bouquin qu’il/elle a écrit, d’aller voir son film, son expo, son gosse champion de foot junior… Oui, c’est une astreinte. Mais quand on aime… n’est-ce pas ? Et quand on n’aime plus ? Suis-je devenu un monstre d’égoïsme ? Ou l’autre n’est-il plus digne de ces efforts ?

Violente ou progressive, la rupture s’est opérée. Entre vide et libération. Comme dans mes placards. De l’espace pour d’autres rencontres. On a perdu ses illusions sur l’âme humaine mais on a gagné en légèreté, en clairvoyance, en autonomie.

Catherine Schwaab