Les coups de gueule d’un artiste Turc qui n’a pas peur

Ce peintre et écrivain renommé, brillant et polyglotte crie avec force ce que pensent beaucoup de ses collègues français et autres artistes sous-cotés, ostracisés : hors du marché anglo-saxon, point de salut. En plus, lui se permet de contredire Erdogan…

D’abord c’est un artiste : un peintre dont les grands tableaux expressionnistes sont vendus 50’000-70’000 euros à la galerie Beaubourg S. Ce qui ferait déjà rêver pas mal d’artistes français confirmés qui atteignent rarement ces chiffres. Lui s’énerve : « Si j’étais américain, anglais ou allemand, mes oeuvres coûteraient un ou deux zéros de plus ! » enrage-t-il. Pas faux. C’est aussi vrai pour les Français, désespérément sous-cotés. Sans vouloir critiquer François Pinault, quand on voit l’explosion des prix de certains des artistes inconnus figurant dans sa prestigieuse collection, on se dit que, ben oui, pourquoi pas Baykam ? Pourquoi pas des Français ? Ses fins limiers curateurs ne nous calculent même pas. Ni nous, ni Baykam. Mais contrairement à nos pudeurs de donzelle, Baykam ose ouvrir sa gueule.

Il a 68 ans, il peint depuis ses 8 ans – les journaux des sixties le montrent, petit prodige, avec ses crayons – , il a une formation solide, la Sorbonne à Paris avec une licence en économie et gestion, les arts et le cinéma en Californie où il a vécu 7 ans, il a enseigné à l’Académie des Beaux-Arts en Turquie, il est exposé dans de nombreux musées mondiaux, maintenant il donne des conférences et, depuis 2006, Président de l’Association internationale pour les Arts liée à l’UNESCO, il a son propre centre d’Art contemporain à Taksim. Il parle un français sans accent, est aussi à l’aise en anglais qu’en turc. Et sans langue de bois ! Avec son franc-parler, il débat d’art contemporain subversif autant que de politique turque, ce qui lui a valu des menaces et un méchant coup de poignard il y a 14 ans. « C’est à cause de mes écrits plus que de mes peintures qu’on m’attaque, observe-t-il. Mais à moi, on ne peut pas me faire peur. » Une sacrée personnalité, un

ego à la hauteur, bref, Baykam connaît sa valeur. En cinq minutes, on saisit l’envergure du personnage.

Entre fureur et clairvoyance, il martèle inlassablement sa colère : « Votre ethnocentrisme est insupportable. Le marché est déterminé par les deals entre les grands galeristes, les grands musées et les collectionneurs occidentaux limités à l’Amérique et l’Europe. Nous, au Moyen Orient ou en Orient, on est des « indigènes », priés de faire du folklore. » Voilà, c’est bien balancé.

Pas un ami d’Erdogan

Kemaliste convaincu, il prône l’égalité des sexes, la laïcité et la démocratie. Ce qui n’en fait pas un ami d’Erdogan, on s’en doute. « Erdogan ne m’a même pas téléphoné quand j’ai été poignardé ! » grince-t-il. Ses écrits engagés dans le journal Cumhuriet (La République) n’ont pas aidé. Quant à ses peintures, sensuelles, érotiques, colorées, réinterprétant « les demoiselles d’Avignon » de Picasso (qui illustrait des prostituées), eh bien le moins qu’on puisse dire c’est qu’elles contredisent insolemment le puritanisme du régime. Baykam ne déteste pas leur river leur clou, à ces béni-oui-oui. Comme investi d’une « mission », il ne cache pas qu’il entretient une correspondance avec Ekrem Imamoglu, le maire progressiste d’Istamboul, emprisonné pour avoir osé se présenter aux élections contre Erdogan. Il le sait, il le répète : « S’il m’arrive quelque chose, ce ne sera pas pour mes peintures mais pour mes écrits politiques ». Il suffit de feuilleter leur compilation réunie dans « Guerrilla carries no umbrella », « la guérilla ne s’abrite pas sous un parapluie », pour comprendre que cet artiste veut faire entendre sa voix à propos de tous les changements politiques, sociologiques, artistiques, de mai 68 et la Turquie, à la France, au Moyen-Orient, à l’Amérique…

Parmi la trentaine de livres qu’il a publié, il y en a un, particulièrement féroce : « Monkeys’right to paint », « les singes ont le droit de peindre », (1994). En gros, il force les Occidentaux à se confronter à leur propre racisme artistique.

Trente ans plus tard, Bedri Baykam n’a pas faibli, au contraire. Il a l’âge des rétrospectives et s’indigne de ne pas avoir eu, au moins, les honneurs du Centre Pompidou ! Ou des Beaux Arts à Lyon ! du MUCEM à Marseille ! Il tempête : « Les grands musées n’ont aucun courage ! »

Tu as raison, camarade, les Français sont avec toi ! En attendant, allez voir ses œuvres, juste en face de Beaubourg.

Catherine Schwaab

Exposition Bedri Baykam jusqu’au 28 juin 2025 à la Galerie S/Beaubourg – 35 rue Quincampoix – 75002 Paris