C’est un des livres les plus importants de l’année : la description méticuleuse d’une descente aux enfers. Et d’une renaissance progressive. L’Américaine Alice Carrière a vécu au cœur de la scène new-yorkaise Rock and roll and Arts, au prix de sa santé mentale. Elle le raconte avec une virtuosité exceptionnelle.

C’est l’histoire incroyable d’une enfance massacrée et d’une récupération in extremis. Le titre du livre ne facilite pas d’emblée le geste d’achat, pourtant je vous le conseille absolument. « Tout, rien, quelqu’un » résume la vie de cette Alice Carrière revenue des enfers. Elle a cru naître avec « tout », elle a touché le fond en n’étant plus « rien », elle s’est reconstruite en devenant « quelqu’un ». Pathologie psychiatrique, personnalité dissociée, auto-mutilation, addictions, camisoles chimiques… Elle a traversé les pires cauchemars, elle a failli mourir, elle est devenue folle, s’est fait volontairement interner, a avalé pendant des années toute la gamme des substances psycho-neuro-actives sur le marché…. Et en est ressortie vivante. Et… plutôt saine. Quand vous l’écoutez résumer sa vie, vous sentez en elle la charge émotionnelle, mais aussi le détachement. C’est du passé. Mais ça fait peur.

Tout est vrai

Dans son livre, tout est vécu, détaillé au scalpel, clinique, intelligent et brillamment analysé. C’est d’ailleurs son intelligence hors du commun qui l’a sauvée. Elle est la fille de Mathieu Carrière, 74 ans, fils de psychiatre, très bel et brillant acteur allemand qui a longtemps vécu et joué en France, et d’une artiste américaine, Jennifer Bartlett, (décédée à 81 ans en 2022) dont les œuvres à plusieurs centaines de milliers de dollars sont exposées

dans tous les musées d’art contemporain. Dans cette famille, l’argent n’a jamais été un problème. L’auteur a grandi dans un loft immense, 1500 mètres carrés répartis sur trois niveaux, au 134 Charles Street à New York, dans le West Village. Rien à voir avec nos « hôtels particuliers » à la française, avec portes et boudoirs. Là, l’espace infini, plat et ouvert est au service de l’artiste, l’intimité de sa fille et de tous les habitants de passage se confondant avec son espace à elle. Une artiste, ça prend de la place, son égo envahit tout, ici, ses démarches créatives balaient son amour maternel. Dès lors, la gamine se retrouve associée aux affres de la création plastique d’un côté, – sa mère – et de la création psychanalytique – son père.

Pas de repères, pas d’existence

Alors qu’elle n’est pas encore entrée à l’école enfantine, ses deux parents s’adressent à elle comme à une adulte. Pire : comme à une consoeur. Leurs interrogations et leurs déclarations péremptoires sur le sexe, la vie, les fantasmes, les tabous, sont passionnantes, mais la petite a beau être très précoce, elle n’est pas armée psychologiquement. Son seul principe de réalité concrète c’est sa nanny. Et ses livres audios. Alice pousse dans la solitude, entre une mère affectivement déconnectée qui ne la prend jamais dans ses bras, et un père exubérant, riche, complexe mais dérangeant.

Une plume foisonnante, un style sobre, un regard sans complaisance

Alice Carrière cherchera en vain sa place dans ce décor. De fait, elle va cesser d’exister. Ne sachant plus qui elle est, sauf quand elle se scarifie avec des lames de rasoir (dès l’âge de 7 ans !). Et quand elle tient son journal, décrit, se décrit, explicite… C’est là son talent. A 40 ans aujourd’hui, « Tout, rien, quelqu’un » est son premier livre mais Alice Carrière possède une plume aiguisée depuis plus de 30 ans. On est bluffé par la précision des sensations, la finesse des analyses, l’implacable méticulosité des descriptions effrayantes, qu’il s’agisse des comportements de sa mère glaçante, ou de ses inquiétants thérapeutes. On ne se lasse pas de la richesse de son vocabulaire, des reconstitutions

méticuleuses de ses bad trips qui nous font ressentir en live chaque instant de son parcours. Pas de fioritures, pas d’effets de styles ; en cela, elle ressemble à ses géniteurs : directe, intègre, impitoyable.

On aime aussi le name-dropping : de Patti Smith à Joan Didion, d’Anna Wintour à Wynton Marsalis, Merce Cunningham, Susan Sarandon, Julia Roberts, Al Gore…

Le livre, admirablement traduit par Clotilde Meyer, fait 375 pages. On les dévore et on en sort essoré mais enrichi.

Catherine Schwaab