Un génie doit-il être sympathique ?
Le film génial de James Mangold est un gros succès. Entre autres qualités, Timothée Chalamet excelle à montrer les côtés odieux de son héros, embarrassé de sa gloire. Le talent s’accommode-t-il de la bienséance ?
« Un parfait inconnu ! what a title ! » (Quel drôle de titre !) C’est le vrai Bob Dylan qui commente sur twitter. Il n’a pas vu le film, il n’est pas sûr d’avoir envie. Mais il ne s’oppose pas à l’oeuvre, tout en ironisant sur son titre. Il trouve que Timothée Chalamet est « un acteur brillant », donc « crédible » dans l’interprétation de « moi en plus jeune, ou d’un autre moi-même ». En fait, le chanteur-compositeur de 83 ans s’interdit de critiquer le film parce que celui-ci s’inspire d’un livre qu’il a aimé, « Dylan goes Electric », d’Elijah Wald. Dylan finit son twit en recommandant : « Après le film, lisez ce livre ! ». On peut en déduire que pour lui, la littérature restera toujours supérieure au cinéma. Si j’étais James Mangold, je serais un brin vexé. Le type n’a pas vu le film, il imagine un produit, disons, « crédible ». Dur.
Ce film est une œuvre éblouissante qui a mis plus de six ans à naître. Peut-être dix. Six ans, c’est le temps passé par Chalamet à se familiariser avec son personnage. Apprendre la musique, la guitare, l’harmonica, les chansons, l’attitude… Mangold lui avait proposé le rôle après « Call me by your name », son gros succès en 2018, il n’avait que 22-23 ans, l’âge de son héros des sixtie’s. Si Chalamet n’a jamais rencontré Dylan, – il en aurait rêvé, il en rêve encore -, Mangold, lui, a beaucoup échangé avec le musicien. Ils se sont rencontrés plusieurs fois à Los Angeles durant la pandémie. Mangold lui a carrément donné à lire son scénario, pas question de se mettre à dos la star ombrageuse. En retour, Dylan lui a fourni des infos, « et il m’a poussé à creuser certaines scènes, un cadeau. » Ouf. C’était un feu vert. Dylan a une telle réputation de férocité.
Une des grandes qualités de ce film magnifique, c’est justement que le cinéaste ne cherche pas à rendre son héros sympathique. Ce côté
sauvage, direct, sans concessions, vexant est rendu avec subtilité, au détour d’une arrogance, d’une ingratitude envers les producteurs, d’un comportement de mufle envers sa fiancée Sylvie, d’une pique méchante contre les paroles « papier glacé » de Joan Baez… De fait, le génie novateur explose, mais son côté égoïste et exécrable aussi. Pour un artiste qui a besoin du succès pour survivre, c’est très fort de ne pas chercher à se faire aimer.
Aujourd’hui, il faut s’appeler Isabelle Huppert ou Deneuve ou Jean-Louis Murat (paix à son âme) pour oser remettre à sa place un journaliste grossier (ou bête, ignare, vulgaire…). Mais à l’époque, les interviewers – qu’ils soient américains ou européens – étaient respectueux et admiratifs. Dylan, lui, piétinait le savoir-vivre et ne se laissait impressionner par personne. On dirait que pour décrocher la gloire, il n’a jamais ramé. Centré sur son art, son instinct, il avançait comme un bulldozer, sourd aux gentillesses. Même les Stones et les Beatles jouaient le jeu des média, d’une mise en scène pour amuser ou pour plaire. Pas Dylan. Et les années ne l’ont pas poli. Souvenons-nous du Nobel de littérature qu’il n’a pas daigné venir chercher lors de la cérémonie en 2016. Patti Smith l’a représenté. A peine un « merci » 15 jours plus tard. Mais… Rappelons qu’un an après, plusieurs membres du Comité Nobel littéraire tombaient sous le coup d’accusations d’abus sexuels et de conflits d’intérêt. Ce diable de Dylan a-t-il en plus des dons d’anticipation ?
A l’écoute de ses textes, la réponse est oui. Il a anticipé notre monde. Dylan est un peu medium. Mais c’est lourd à porter. Il s’en est ouvert en 1969 à son ami Tony Glover ; un extrait rapporté par Olivier Lamm dans Libération daté du 29 janvier dernier : « J’étais sous tension extrême, explique Dylan. Je restais des jours et des jours éveillé, sans dormir. Ces disques me fichaient la trouille. Tu ne peux pas chanter des chansons comme ça et vivre une vie normale. Pour être fort d’un côté, il faut renoncer à tellement de choses de l’autre… Il n’y a plus rien pour ta vie. » Tout s’explique. Comme disait Serge Gainsbourg, « Le génie ça commence tôt et parfois ça rend marteau. » Dylan a échappé à la folie ; les drogues l’ont peut-être un peu calmé par moments, merci. En évitant de disperser ses énergies, ce type supérieurement intelligent a fait durer sa verve créative.
A plus de 80 ans, il a beau souffrir de sa gloire, il sait la rentabiliser : elle lui a rapporté une fortune de 500 millions. Tant mieux pour ses cinq enfants – qui œuvrent tous dans la création, musique, cinéma, pub, plateformes…. Jesse, 59 ans, né en 1966, Anna Leigh, née en 1967 (adoptée), Samuel Abraham, né en 1968, et Jakob, né en 1969, qu’il a eus avec sa première femme, l’actrice Sara Dylan, puis Desirée Gabrielle, née en 1985, dont la mère est sa seconde épouse, la choriste, Carolyn Dennis.
Comme le raconte Benjamin Locoge dans Paris Match, son ombre règne sur Point Dume, près de Malibu, en Californie ; mais personne ne se risque à faire de révélations sur ce résident obsédé par la discrétion. James Mangold l’a vu plusieurs fois à Santa Monica dans un café qui lui appartient ; pas dans sa maison – enfin, son complexe de 4-5 maisons – qu’il s’est fait construire il y a cinquante ans, et qui semble avoir été protégé des incendies.
Fin 2024, Dylan a achevé sa tournée de 230 concerts à Londres. Et avant de revenir se terrer en Californie, il est venu voir Nick Cave à l’Accor Arena à Paris ; évidemment personne ne l’a reconnu ! Il faut dire que comme tout le monde, il a pris un petit coup de vieux, le maestro, c’est plus facile pour passer inaperçu. Mais toujours prolifique, il peint, soude, sculpte, crée dans son atelier. En 2022, le Centre d’art de Château La Coste au Puy Sainte-Réparade lui a commandé une œuvre pérenne en métal, mais il n’est pas venu dans
le Var pour l’inaugurer. C’est une sorte de wagon dessiné au fer forgé posé au milieu des vignes. Il paraît que le plasticien Bob Dylan expose aussi ses toiles peintes dans des galeries européennes, mais elles n’ont pas l’air d’exploser les cotes du marché. Pas encore. Tant mieux pour lui.
Catherine Schwaab