 Le chic jean, selon H&M. Sobriété, minimalisme. Il faut convenir que ce pourrait être du Phoebe Philo ou du Margiela On ne s’habille plus pour sortir ?… Ou c’est juste une impression ? Dans les grandes enseignes et dans les garde-robes, les gammes de couleurs se sont indéniablement appauvries. On a perdu en discernement coloristique. Mais gagné en sobriété. Cela donne une allure sans risque. Mais c’est d’un ennui. Se met-on encore sur son 31 pour sortir ? Poser la question, c’est ouvrir un grand débat qui n’a rien de frivole. Il faut le répéter : malgré tous tes efforts d’indifférence, la façon dont tu te fringues te révèle. La peur du commentaire des « haters » ? Parcourez les récents forums du web ; de 18 à 60 ans, femme ou homme, le même témoignage le plus fréquent : « Je m’habille exprès le plus normalement possible, genre hyper-basique, pour que les gens ne commentent pas mon look. » Un furieux besoin d’anonymat. C’est nouveau. On se demande pourquoi. Un soudain manque de confiance en soi ? Avec le déferlement des « haters », la peur du « commentaire » a-t-elle parasité nos choix stylistiques ? Dans les seventies, les eighties, c’était le contraire : plus tu portais de couleurs, plus tu cultivais l’extravagance, les tendances, – mini ou manches gigot, jacquard ou satin luisant -, et plus tu te sentais bien. Tu affirmais un style. Tu posais une allure. Tu tentais des trucs improbables, aussi, au risque de te trouver plouc toute la soirée, mais au moins tu essayais. Souvenons-nous des assortiments dans les boutiques : ça regorgeait de couleurs, d’imprimés, de matières, de looks différents, même dans les magasins pas chers.… Et je ne parle pas de l’antique Carnaby Street à Londres ! Des Galeries Lafayette à Zara jusqu’à l’avenue Montaigne il y avait de tout : du chic, du raffiné et du vulgaire, du sportif, du preppy, du flashy et des beige-noir, et des fuchsia-orange-turquoise-émeraude à l’indienne, du op’art, des tartan à l’anglaise, et des imprimés débiles qui tombaient à côté. Mais en ce temps-là, on avait l’impression qu’un bureau de style élaborait des looks différents, des gammes de couleurs pour toutes les sensibilités. Un déploiement qu’on apprenait dans les écoles de style, qu’on formalisait en marketing à l’IFM. Aujourd’hui, le spectre s’est dramatiquement appauvri. Crise de la filière textile ? Crise du goût ? Ou crise de la fantaisie ? Un brouillard de couleurs pauvres et peu flatteuses Mis à part l’indispensable position écologique qui privilégie la qualité européenne, le vintage et la fripe, entrez tout de même chez H&M, Mango, Zara, pire, Shein… clignez des yeux et observez les « nuages de couleurs » qui s’offrent à vous. Quatre ? trois ? deux ? Blanc, noir, beige en quantité. Au mieux un beau rouge sang. Au pire un jaune fluo. Et un brouillard de teintes indéfinissables et pas seyantes, genre kaki, gris sale, vieux rose, moutarde…. Qui vous donnent l’air malade. Des carreaux sans personnalité… De l’oversize jusqu’à la nausée. Ces temps-ci, fêtes obligent, les paillettes et le Lurex font leur retour annuel ; avec les pulls moches. Vous ressortez en vitesse et ralliez les friperies où là, au moins, vous trouvez de l’inattendu. Mais, il faut bosser. Chercher l’objet rare, travailler son allure, son sens critique, s’observer, ré-éduquer son œil. Alors oui, rien d’étonnant à ce que l’on ait l’impression que « l’on ne s’habille plus pour sortir ». Au théâtre, au concert, au restaurant, les mêmes jean-t-shirt ou jean-pull ou jean-blazer, quand ça n’est pas du jogging-capuche. « Quiet luxury » pour tous, même pour les fauchés Pourtant l’autre samedi soir, dans le métro parisien bondé ligne 4, j’avais la fugitive impression d’un subtil effort d’apprêt chez la majorité des voyageurs-euses. Ca commence par les pieds : que des baskets neuves, propres, stylées. Peu de « vraies » chaussures, type mocassin, bottine, escarpin de cuir. Pas de talons de douze, pas de Christian Louboutin – lui aussi s’est lancé dans la basket. Mais des sneakers griffés, en daim, cuir, tissu, à empiècements colorés ou monochromes, lacets assortis ou fantaisie (les lacets ! où va se loger la fantaisie maintenant…), beaucoup de blanc immaculé. On évoluait dans une forêt de jeans, mais bien coupés, beau denim, plus de jeans troués, plus de grosses taches délavées (tellement has-been). Il n’y avait pas de tailleurs, ni de cravate-pochette-gilet, pas de robes, mais des ensembles cohérents, veste ou blouson sobre, beau tombé, boutonnage caché, couleur marine, anthracite, noir, beige, chocolat. Bref, le style « quiet luxury » des milliardaires qui veulent rester proches de leur personnel. C’était certes un peu ennuyeux mais il y avait là une lueur d’espoir dans l’élégance. Les cheveux étaient bien peignés, les garçons, surtout : maintenant ils peaufinent tous leur coupe sophistiquée bien plus que les filles, abonnées aux cheveux longs comme une sirène. Dans le désert visuel qui me désole chaque fois que je prends le métro, je lisais une discrète leçon de style. Ces Parisiens avaient l’allure de Mark Zuckerberg dont les t-shirts à 300 euros sont signés Brunello Cuccinelli ; ou de Jeff Bezos dont les polos à 850 euros affichent Loro Piana. A leurs côtés, les filles, une seule boucle d’oreille, veste oversize en cuir anthracite, jean noir ultra-large tombant sur la santiag faisaient un peu Phoebe Philo. C’est cela, aujourd’hui le style. Une garde-robe restreinte, une gamme de couleurs appauvrie, une uniformisation sexuelle, une sorte de fatigue stylistique. C’est mieux que rien. Mieux que le je-m’en-foutisme. Les quelques touches d’exubérance, dans ce métro de sortie, c’étaient : une dame en jupe boubou africain et sa coiffe assortie portées sur pantalon ; et un couple de gothics, cheveux verts, maquillage Tim Burton, plus un gros travail d’épingles et de matières. J’avais pour eux un irrépressible élan de reconnaissance. |