| Jacqueline de Ribes : quand faire la fête était un job à plein temps La richissime figure du Tout-Paris est morte le 30 décembre à 96 ans, en Suisse, non loin de Gstaad. Avec elle, une époque disparaît : élégances, insouciance et une rigidité certaine qui avait son charme, vue de l’extérieur. En cette fin d’après midi, le personnage fait son entrée sans froufrou : longue et fine, en cachemire ivoire et pantalon crème, la Comtesse de Ribes a plus de 80 ans, et toujours la paupière soulignée de khol. Pas l’œil de biche exacerbé qu’elle se dessinait pour le Bal des Têtes du Baron Alexis de Rédé en 1956 ; juste un trait qui marque la coquetterie sans effort, le soin dans la tenue. On pressent la rigueur, la raideur, l’exigence. La Comtesse de Ribes c’est d’abord une éducation. Aristocratique : respect des traditions et retenue en tout dès l’enfance. Un exemple ? Elle détestait depuis toute petite la décoration du château de son grand-père, fondateur de la très prospère Banque Rivaud. « Oh, ces horreurs ! Les tissus sombres, épais, des armures à tous les étages, et ce Bouddha doré dans la galerie ! Pourtant, jamais je ne me serais permise de le lui dire. J’avais 8 ans. On ne s’exprimait pas contre les grandes personnes. » Elle a gardé ses bonnes manières mais a su briser le carcan. « Mon imagination, c’est ma vie ! » Son imagination fut son oxygène. Car dans la famille de Beaumont, on retenait son souffle, on filait droit, on vouvoyait les adultes et on ne se jetait pas dans les bras de maman. Pour la mère Paule de Beaumont, traductrice, adaptatrice et productrice des pièces de Tennessee Williams, les débordements affectifs étaient une faute de goût. Jacqueline, sa fille aînée, vous montre aujourd’hui en riant une photo d’elle à 8 ans, entortillée dans son premier costume : « J’avais vu des images de Tahitiennes qui m’avaient enthousiasmée, je voulais être habillée comme elles. A la maison, on refusait de me donner le tissu que je réclamais, alors j’ai récupéré un sac à pommes de terre, je l’effrangé, décoré, ceinturé , et voilà ! » Elle mettait sa vie en scène Vingt ans plus tard, son goût follement original fera d’elle la reine du Tout-Paris des bals et des réceptions fastueuses. Le mot jet-set n’existait pas, on parlait de « socialites », pour évoquer ces femmes du monde cultivées, spirituelles, mécènes, intermédiaires à forte influence, et qui n’envisageaient pas leur quotidien sans une habilleuse et un chauffeur. Jacqueline qui s’était mariée à 18 ans au Vicomte Edouard de Ribes n’avait vécu qu’avec ses gouvernantes anglaises et un personnel de maison stylé. Avec un sens inné du spectacle, elle mettait sa vie en scène, passait des heures à fabriquer ses costumes, se métamorphosant en authentique créature d’opéra sous les yeux ébahis des invités. Parfois, elle associait ses copines, Marie-Hélène de Rotschild, Marella Agnelli, Gloria Vanderbilt et Babe Paley, ou quelques Comtesses gagnées par sa folie soigneusement orchestrée. A elles seules, ces épouses qui ne portaient jamais deux fois le même fourreau, faisaient vivre une vingtaine de maisons de couture. On a peine à imaginer aujourd’hui ces bals de folie : donnés dans les palais les plus somptueux, par des milliardaires joyeux pour qui le rire, l’allégresse, la fantaisie et le raffinement semblaient plus importants que le cours de l’action en bourse. De Charles de Beistegui au marquis de Cuevas et au Baron de Rédé, la vie était sociale, artistique et de préférence déguisée… Ou n’était pas. Organiser de grandes soirées, s’apprêter pour les honorer était un job à plein temps. La « beautiful » Jacqueline était une enragée de ces folles nuits où l’on croisait « tout le monde ». Comprenez : des artistes, des acteurs, des politiques, des intellectuels… Andy Warhol, Marlon Brando, Richard Burton, Liz Taylor côtoyaient Stavros Niarchos, les Reagan ou le duc et la duchesse de Windsor. Deux ou trois robes de haute couture découpées et cutomisées en haillons de luxe… Au fameux dîner des Windsor, justement, Madame la Comtesse de Ribes qui avait été placée à la droite du Duc est arrivée avec… une heure et demie de retard ! Un drame ! Et pourquoi donc une telle faute ? « Parce que m’habiller en Folle de Chaillot comme je l’avais décidé avait pris des heures. Mon mari était furieux. Il a fini par quitter la maison seul avec le chauffeur : « J’y vais. Tu te débrouilles ! ». Au moment de partir quand j’ai été enfin prête, je me suis retrouvée sans chauffeur ! J’ai appelé le Ritz pour qu’ils m’envoient une voiture. C’était un samedi soir, ils n’en avaient plus. J’ai insisté, ils ont enfin trouvé une Rolls dans laquelle j’ai pu m’engouffrer avec mon immense costume ! Heureusement, les Windsor m’ont pardonné mon terrible retard. » On imagine son entrée spectaculaire… Un show de Jacqueline de Ribes en Folle de Chaillot vous galvanise une ambiance mieux que cent caisses de Dom Pérignon. « J’avais découpé deux ou trois robes de haute couture pour fabriquer ces haillons de luxe. C’était du grunge avant la lettre ! » Ces délires vestimentaires étaient d’ailleurs très bons pour l’image : ils occupaient la une des journaux parisiens, romains, américains… Et si l’on reconnaissait les stars du moment, à chaque fois, c’est Jacqueline de Ribes qui avait la plus grande photo ! Il faut dire que la Vicomtesse, c’était un physique. Son ami le cinéaste Visconti – elle dit « Luchino » – l’appelait sa « giraffa » à cause de son cou interminable dont elle se servait en virtuose : chignons et coiffes en plumes couronnaient sa fine silhouette de mannequin. Et il y avait son profil : a-typique, doté d’un nez très Renaissance qui l’a lancée. C’est Diana Vreeland, rédactrice en chef de Harper’s Bazaar,- un autre grand nez – qui la repère dans un restaurant new-yorkais, tandis qu’elle déjeune en tête à tête avec son ami Charles de Beistegui. En toute simplicité, elle vient dire bonjour à Charles, et propose à la Française un shooting le lendemain avec… Richard Avedon, le plus grand photographe du moment ! Le cliché – Jacqueline, visage nu, avec une natte épaisse, un peu Néfertiti – fait le tour des rédactions de mode. Sa famille aristocratique a un hoquet. Mais jusqu’où va-t-elle donc aller ? « J’ai toujours eu mille choses à faire ! » De fait, la Comtesse de Ribes, ce fut d’abord une vocation contrariée. « Je suis frustrée depuis mes 5 ans ! » Quand à 9 ans, elle demande à son oncle de pouvoir visiter les ateliers de Christian Dior chez qui sa grand-mère s’habillait, la nièce en or massif voit les portes de la prestigieuse maison s’ouvrir pour une visite personnalisée : « Là, j’ai eu la surprise de ma vie : tout était beige et blanc. Les toiles des modèles et tout le personnel en blouse blanche, Monsieur Dior compris. On aurait dit un docteur ! » Le docteur se donne la peine de lui expliquer la construction du vêtement, son brouillon sous forme de toile, les petites mains… « Cette précision, cette rigueur technique de la mode m’ont séduite. » Elle devient styliste à succès à 53 ans C’est ainsi qu’au fil des années, entre les grands dîners en smoking donnés dans son hôtel particulier, les galas internationaux de bienfaisance auxquels elle conviait ses amis acteurs, et quelques fêtes à Florence, Paris ou New York, l’épouse du patron de la banque Rivaud devient créatrice de mode, elle se met à travailler d’arrache-pied avec ses amis artistes, décorateurs, stylistes. Aristocrate, peut-être, mais pas dilettante. Elle connaît les meilleures couturières, patronneuses, toilistes… Elle confectionnera des costumes de théâtre, de ballet, mais aussi des tenues pour les collections du Comte Oleg Cassini, des robes pour Emilio Pucci, et finalement un défilé complet pour sa propre marque Jacqueline de Ribes ! A 53 ans. Avec l’aide de ses amis Yves Saint Laurent et Pierre Bergé. Là, ni une ni deux, elle s’improvise VRP : « Je suis arrivée avec une amie à New York chargée de cinq valises qui contenaient ma trentaine de pièces, j’ai loué une petite suite d’hôtel, j’ai présenté chaque modèle sur moi, je m’habillais, je me déshabillais, je me rhabillais, et mon amie faisait habilleuse ! » Patients mais conquis, les grands magasins Saks Fifth Avenue signent avec elle une exclusivité pour trois ans. « Les Américains ont moins de préjugés que les Français » C’est toujours vrai… Dès lors, elle n’arrête plus. Son mari Edouard de Ribes est moins emballé. « Je refusais tous les dîners, les fêtes, les soirées, je ne faisais que travailler. Il n’était pas très content. » Doux euphémisme. Monsieur le Comte a dû manifester plus clairement son mécontentement. Finalement, le surmenage, les tensions, voilà la styliste aristocrate qui se coince le dos. Lourde opération des vertèbres, trois ans de rééducation dans des souffrances atroces. Fin de l’histoire. « On n’était pas des enfants gâtés » La Comtesse reviendra à ses devoirs. Car dans ce monde de noblesse, le terme a son sens. Dîners de bienfaisance, amis du Musée d’Orsay, aide à l’hôpital de Florence… On est loin de la charité égo-centrée des milliardaires d’aujourd’hui. Générosité et discrétion. Il faut insister pour que Jacqueline de Ribes vous raconte les durs moments de son enfance « On n’était pas des enfants gâtés, souligne-t-elle. Mon enfance s’est arrêtée à l’âge de 9 ans, en 1939, quand les Allemands ont raflé nos immeubles. Enfants, on nous avait envoyé à Hendaye. Nous vivions dans la loge des gardiens tandis que la Gestapo s’était installée dans la grande maison. D’où nous étions, nous voyions les fenêtres de nos chambres d’enfants murées : elles servaient de chambres de torture. Et on entendait les cris. On voyait les prisonniers espagnols déambuler dans le jardin. Un jour, j’ai reconnu un ami de la famille, j’ai pu prévenir ma mère qui a réussi à le faire libérer. On manquait de tout… Je me rappelle un hiver où il fallu retourner mon manteau, tellement il était usé. » Le défoulement des années d’après-guerre fut une explosion. « On avait tellement besoin de vivre ! De se revoir, de se mélanger, de faire la fête ! Il n’y avait pas de barrières, ni sociales, ni culturelles… On avait vu tant d’horreurs. » Jacqueline de Ribes, si sérieuse dans ses frivolités, illustre une certaine Histoire de France. C’est pourquoi le très américain Metropolitan Museum lui a consacré une exposition en 2015. Réunir à sa table le cinéma, la littérature, la politique… Et savoir tenir avec ces convives une conversation légère qui n’ennuie personne était une performance à haut risque. Jacqueline de Ribes y parvenait comme une héroïne proustienne. D’ailleurs, « Luchino » (Visconti) qui s’apprêtait à tourner « La recherche … » la voulait dans le rôle de la Duchesse de Guermantes. Hélas, il est mort en 1976, avant d’entamer son film. Sa seule maladresse. En 2019, Sotheby’s a vendu aux enchères la collection d’art et de design du couple Ribes. Des merveilles historiques et vintage parties pour quelque 23 millions d’euros. Parmi les acheteurs, il y avait le Louvre et le château de Versailles. Se libérer des objets auxquels elle s’était si longtemps attachée. A 90 ans à l’époque, elle balayait d’un geste, et d’un clin d’oeil : « Des petites choses… » |