La décalcomanie : France rétrograde ou progressiste ? Au Théâtre de Belleville, on n’est jamais déçu. Choix artistiques audacieux mais cohérents avec des prises de position fermes. On y avait vu le désopilant « Made in France » de Samuel Valensi et Paul-Eloi Forget qui est devenu un grand succès. Cette histoire d’usine qui délocalise et rameute les syndicalistes, les politiques, les patrons, tous lâches, égocentrés et hypocrites. C’était brillant. Là, cette « Décalcomanie » est le fruit d’une « commande citoyenne ». En clair : pendant trois mois, chaque semaine, les habitants d’Ivry ont développé ce qu’ils aimeraient voir raconté dans une pièce de théâtre aujourd’hui. Extraits de leurs cogitations : « que ce soit lumineux au milieu d’un quotidien désespérant », « pas de discours, pas de didactisme mais des doutes », « que ça ne soit pas gentillet ». Gentillet, ça ne l’est pas du tout. C’est écrit par Magali Mougel et ça raconte en gros une France écartelée entre l’extrême droite, le RN-« chacun chez soi », et une gauche humaniste mais pas bornée, plutôt écolo, tolérante et rêveuse. Une troupe de six jeunes acteurs incarnent plusieurs rôles (Marine Le Pen en brune avec une veste bleu électrique est hilarante). Il y a une foule de changements de costumes, de tableaux, de ton, de problématiques : l’amour, la maladie, l’engagement, les flics… Ca va très vite, la mise en scène de Julien Kosellek est précise et nerveuse, il dirige avec maestria ces comédiens fougueux qui s’expriment avec talent, et jamais ne dérapent. Rien de surligné, rien de convenu, beaucoup d’énergie et de pur plaisir de jouer, envie de donner. C’est drôle, engagé et pas si utopique. La Décalcomanie au Théâtre de Belleville jusqu’au 28 janvier 2026. A Love Supreme : adieu Pigalle L’auteur et metteur en scène Xavier Durringer est mort brutalement d’une crise cardiaque à 61 ans le 4 octobre 2025. Ce texte est l’essence de son talent : moderne, cru, vif et sensible. Une strip-teaseuse de Pigalle qui aime son métier se fait licencier abruptement. Trop vieille sans doute ; pourtant, elle n’a même pas 40 ans. Elle raconte sa déception, son quotidien, ses espoirs, le « business » aujourd’hui… C’est poignant mais aussi plein d’humour. C’est surtout porté par une actrice exceptionnelle, la suisso-italienne Nadia Fabrizio pour qui Durringer avait écrit ce show. Dirigée par son mari Dominique Pitoiset, ex-Comédie Française (entre autres), c’est pur, intense, mélancolique, d’une grande maîtrise. On s’attache à cette blonde bouclée craquante (qui est brune dans la vie), on salue la brillante comédienne, et… on en vient presque à regretter le bon temps des « p’tites femmes de Pigalle ». A Love Supreme au Théâtre 14 jusqu’au 24 janvier 2026 Borderline : un psy pas très normal Avec Daniel Russo au casting, c’est succès garanti. Il met lui-même en scène ce duo-duel d’un psy et son patient borderline. Le texte est signé Flavia Coste, et il est très habile : taillé pour les excellents interprètes, il surprend par ses retournements. Daniel Russo est le psy, face à un brillant Philippe Lelièvre dans le rôle d’un « fou » qui semble guéri. Pas si simple… Le ping-pong verbal entre les deux fait exploser de rire les spectateurs mais pas seulement. Il y a du sérieux dans ce jeu de dupes où chacun tente d’apprivoiser la crédulité de l’autre. Il y a de la tension et des explosions de frayeur. Dans ce bon boulevard moderne, on finit par se demander qui est le plus fou…. Borderline au Théâtre de Passy jusqu ‘au 17 mai 2026 Mon Trésor : fils à maman Marc Samuel a la petite soixantaine. Son trésor, ce sont ses souvenirs d’Algérie. Dans ce duo avec Magali Bonfils très bien mis en scène par l’actrice Raphaëlle Cambray, il raconte sa vie, un peu comme Alexandre Arcady : la nostalgie des jours heureux à Alger, quand on fêtait tout, Noël, Kippour et le Ramadan, le soleil, la douceur, les souvenirs de hammam et de semoule, le départ au pays de la grisaille (à Lyon), la mère qui s’adapte plus ou moins et reste une mère juive (pétillante et pétulante Magali Bonfils), la trajectoire de ce jeune Algérien qui sait y faire avec les filles… Avec le public de la salle aussi, Marc Samuel sait y faire : son sourire irrésistible dégage charme et chaleur, la salle lui est acquise immédiatement. Les musiques et un minimum de décors réussissent à faire voyager le public jusque là-bas, loin vers les temps insouciants des « pieds-noirs ». A la fin, les spectateurs sortent radieux. Mon trésor à la Scène Parisienne jusqu’au 1er avril 2026 |