|
On est 20, 30, 40, on transpire dans la même salle, sous les ordres d un(e) prof tout sourires mais inflexible. On ne se connaît pas, on ne se raconte pas nos vies ; mais ensemble, on tisse des liens indicibles. Ceux de l’effort en commun. Comme des combattant (e )s en guerre pour la (grande) forme.
Cours de fitness de ton quartier ou « Swedish Fit », le cours de gym, c’est, disons, une parenthèse anti-mondaine : en tenue pas terrible qui montre tous tes défauts (bourrelets, fesses, jambes, taille, chevilles, cou, silhouette …), on exécute les figures impossibles, et sur un tempo infernal. On torture ses muscles mais on s’accroche, on tient. On crache ses poumons mais on continue. On transpire, cheveux plats, mascara qui coule… On frise le film gore.
Les hommes transpirent encore plus. Se dépensent-ils plus ? En tout cas, ils ne sont pas nombreux dans la « classe ». Un mec pour 20 ou 30 femmes. Répugnent-ils à suivre les injonctions d’un (e) prof ? Il paraît qu’ils préfèrent les sports de compétition. Le truc où tu marques des points, où tu gagnes, tu perds… Qu’est-ce que ça dit de ces messieurs ? Qu’ils préfèrent des relations dominant-dominé ? Où va se loger le goût du rapport de forces ! On ne leur dit pas, mais c’est complètement has-been. Passons.
Une sororité de la douleur
Dans la classe de gym, au contraire, on est égalitariste. C’est la démocratie du renfo’, du cardio’, de l’aptitude à l’équilibre et à la danse. Gueule de bois ou insomnies de la nuit, on doit bouger ensemble, contracter ensemble, sauter ensemble, « cruncher » ensemble, « squatter » ensemble… Il y a un phénomène d’entraînement. Et quand tu n’y arrives pas, personne ne se moque, ni ne fanfaronne. On compatit, ô combien compréhensif. Toutes générations mélangées (en tout cas chez Swedish Fit, bravo l’esprit suédois), de 20 à 70 ans, on partage une sororité de la douleur.
Et puis enfin, au bout d’une heure, on relâche.
Ouf, c’est fini. Au moment du stretching, certain(e )s s’épanchent volontiers : « Putain, j’en peux plus ! » On applaudit la prof qui a su pousser les limites. Elle aussi, elle est en nage. Supplice partagé, merci.
En regagnant le vestiaire, on peut comparer l’état de délabrement, et de dopamine au top. On échange des regards soulagés. Une bonne chose de faite. Mais rien de plus. On ignore de quoi est faite l’existence de nos sœurs et frères de gym. On a juste vécu ensemble une sorte d’intimité muette. Sans paroles, sans complaintes. La rançon de la tension partagée. Comme des G.I. sur le terrain de guerre. On ne va pas jusqu’au syndrome post-traumatique. Mais tout de même, ce combat contre soi-même, contre sa flemme, à chaque fois recommencé, quand on y pense, ça n’est pas rien.
|