| Certaines images sont floutées tellement elles sont traumatisantes. Pourtant, les familles doivent les affronter. Pour les reconnaître. Pour confirmer leur mort. Et pour risquer les menaces. Ca y est les images sortent. Et il n’y pas d’adjectif pour les qualifier tellement elles sont impensables. On voit un camion foncer sur les piétons dans la rue et leur rouler dessus. Les corps sous les roues réduits en bouillie. Les piétons qui y ont réchappé courent dans tous les sens. D’autres photos montrent des visages défigurés. Tellement défigurés que le frère, la fille, la mère, le père les reconnaissent d’abord par une main, une chaussure, un collier. Les tirs dans la poitrine ou les visages, c’était un ordre. Souvent, pour confirmer l’identité, il faut l’empreinte digitale ! On parle de « jeunes », étudiants actifs, engagés, brillants, passionnés… Mais parmi les cadavres, il y a plein d’enfants, d’ados de 12-13 ans, et des grands-parents de 60-70 ans. Il faut écouter ce que racontent les familles venues à l’intérieur du complexe funéraire de Kharizak : au-delà du corps que tu as eu la « chance » de récupérer, (moyennant paiement d’une rançon), il y a l’écran qui fait défiler d’autres cadavres en vue de leur identification. Un diaporama sinistre qui déclenche des hurlements de souffrance. Tellement de photos de sacs mortuaires ouverts sur des troncs déchiquetés, des visages troués, enflés, boursouflés, fendus, ensanglantés, défigurés. Il faut zoomer pour être sûr que c’est bien lui… Une rumeur dit que les corps des filles et des femmes ne sont pas rendus. Certains ont, posés sur leur torse, une carte bancaire en guise d’attestation d’identité, ou un papier avec leur nom. Il y a des physiques de 30 kilos, des enfants… Dans d’autres lieux, les corps « à reconnaître » débordent sur le trottoir, pour cause de morgues saturées. Le régime a reconnu 3117 morts ! L’Iran est un pays immense, trois fois la France et 90 millions d’habitants. Et contrairement à ce qu’on croit, les paysans n’y sont pas du tout majoritaires. C’est une population urbanisée, éduquée, plus érudite que les Français. On ne peut donc pas prétendre que les massacres se sont limités aux « grandes villes » car en Iran, à part le désert dans la partie Est-Sud-Est du pays, au Nord et à l’Ouest, ce ne sont que des cités. Toutes ont été ensanglantées et endeuillées par les meurtres des armées du régime. C’est une tuerie générale et généralisée. Le gouvernement des mollahs a officiellement reconnu 3117 morts. On en rirait si ça n’était si atroce. Il y en a plus de 30’000. On sait que les familles n’osent pas déclarer leurs morts par peur des représailles. D’ailleurs, à la télévision, il n’est pas rare d’entendre un mollah affirmer que « s’il faut tuer la moitié de la population pour la réduire au calme, on le fera ». Ces gens-là ont des enfants, des petits-enfants. Mohammad Pakpour, 65 ans, le chef des quelque 200’000 pasdarans, ancien soutien de Bachar al Assad, a déjà orchestré trois répressions. C’est dire que les tirs dans la foule, les assassinats, les tortures, les viols, les exécutions ne l’empêchent pas de dormir. « On ne voit, on ne sait que 10 % des horreurs » Les images sortent, mais au compte-goutte car maintenant, chaque émissaire d’un post est repéré. Alors on se terre. Certains vont en Turquie voisine pour envoyer des images sur le web. « Mais ce qu’on voit, c’est à peine 10 % de ce qui s’est passé, » nous explique un Iranien. Le fils de Narges Mohamadi, la Prix Nobel 2023, raconte que le régime coupe l’électricité pour qu’on ne voie pas l’ampleur de la foule révoltée qui sort encore et toujours hurler sa rage. On a l’impression d’un épuisement du mouvement. « Ca n’est pas parce qu’ils ne sont plus dans la rue qu’ils ne sont plus menacés de mort » avertit Aïda Tavakoli de l’association « We are Iranian Students ». A la maison, à l’hôpital, au boulot, chez des amis, les bassijis viennent les chercher. Aïda est en France, elle a vécu le black-out, elle sait que sa famille là-bas est en danger. Constamment menacée. Attendre l’assaut… Et si les pasdarans sont officiellement dénoncés comme « organisation terroriste », c’est la moindre des choses, mais ça n’aide pas les Iraniens là-bas. Comme dit Aïda, le paradoxe est que la seule voix engagée et menaçante contre le régime est celle de … Trump ! C’est lui, ce dangereux guignol irresponsable, qui évoque une attaque israélo-américaine sur ce pays. La population iranienne l’attend, cet assaut. Violence contre violences, ils sont maintenant résignés à la guerre civile. Et pendant ce temps, près de chez nous, les petits marquis choqués poussent les hauts-cris, campés sur leurs principes. Pendant ce temps, on assassine. |