| Ce 24 février marquera pile 4 ans de guerre en Ukraine. Au-delà du courage et de la résistance, ce peuple mutilé, défiguré nous interpelle maintenant sur notre relation obsessionnelle à l’apparence. Il fut un temps où, dans les agences de mannequins, il fallait afficher « ses » Ukrainiennes. Aucun défilé sans elles. Longues, blondes, pâles et oblongues, visage pur aux équilibres parfaits, des madones aux yeux bleus. Depuis la guerre, les Ukrainiennes sont toujours aussi belles, mais, comment dire, elles sont plus que belles. Les Ukrainiennes in situ, on les découvre maintenant sur le terrain des bombardements russes et des dévastations. Elles forcent l’admiration. Moins minces, moins grandes, moins lisses que les créatures de la mode, elles ont les mêmes yeux bleus, la même structure de visage aux pommettes hautes que le vilain bonnet à pompon enfoncé n’arrive pas à enlaidir. Elles s’imposent en résistantes sur le terrain des massacres. Dans les températures sibériennes, sans électricité, ni chauffage, ni eau chaude, elles dorment dans les sous-sols, gèrent les enfants, se débrouillent pour se laver, et même se maquiller. Leur mari est au front, certains sont rentrés blessés, mutilés, amputés. Et maintenant que les Russes bombardent délibérément les civils (es), elles aussi se retrouvent physiquement abîmées. Des membres et des visages brûlés, arrachés. Au lieu de sombrer, tout le monde dans ce pays lutte pour se reconstruire physiquement avec des prothèses, de la chirurgie, des soins. Intérieurement ? c’est une autre histoire… Les amputés, les mutilés sont désormais une population qui compte L’année dernière en septembre, une fashion-week des mutilés avait été organisée à Kiev. Filles et garçons. Soldats et soldates. Certains, certaines, avaient perdu leurs deux jambes. Mais tout le monde défilait. Comme un doigt d’honneur aux agresseurs. C’était pour eux une démonstration de résistance : « Nous ne nous cacherons pas ». Ils font désormais partie de la population comme un secteur à part entière. L’association Pryncyp parle de « 500’000 soldats mutilés ». Et combien de civils ? Cette nouvelle tranche démographique importante va imprimer ses cicatrices. L’importance accordée à l’apparence va changer. Cette guerre à nos portes est en train de bouleverser les critères de beauté. Soudain, on réalise que cette Cristina Sanina, 30 ans, ex-capitaine dans l’armée ukrainienne, qui marche depuis un an sur des prothèses de jambes, montre une force qui va au-delà de la plastique classique. Ces balafres qu’ils et elles arborent de plus en plus souvent deviennent presque des marques banales d’un vécu. Héroïque. Malheureux. Malchanceux. La guerre inscrite à jamais dans la chair. Sur France 2 « Les visages de la guerre » de Didier Cros qui montre les défigurés et défigurées des bombardements et le travail des chirurgiens français ajoute une pierre dans cette nouvelle appréhension de l’esthétique. On ne parle plus de rendre la beauté. On parle de normalité. La chirurgienne Chloé Bertolus explique qu’en les réparant, elle veut juste les rendre banals. Evacuer le film d’horreur et les faire passer inaperçus ; des physiques quelconques, ce sera ça sa victoire. Le reportage de Robin Korda et Olivier Corsan dans le Parisien du 22 février montre lui, comment on continue à vivre avec un visage déformé, enfoncé, brûlé, détruit… Des figures d’adolescents, de soldats, de civils, hommes et femmes à la beauté explosée brutalement. Des critères de beauté bouleversés On s’identifie tellement à eux. Incrédules au début de la guerre, on a vu ces femmes pimpantes, ces hommes ingénieurs ou architectes ou boulangers, presque bobos, se métamorphoser en guerriers. S’endurcir. On les voit maintenant traumatisés, blessés, en deuil, abîmés à jamais. Ils sont passés dans un autre monde. Mais ils nous ont transformés. Après la guerre en Ukraine, afficher « ses » Ukrainiennes (ses Ukrainiens) dans un casting de défilé, cela voudra dire plus qu’une beauté slave : un élément de notre Histoire. Y aura-t-il des amputé(e )s, des défiguré(e )s sur les podiums ? on aimerait, oh oui, que ces « gueules cassées » imposent désormais leur beauté intérieure. Et qu’ils puissent tranquillement faire des enfants. Beaux.  Une image du reportage de France 2 « Les visages de la guerre » signé Didier Cros. Au Théâtre à Paris, on parle d’amours |