| « Le Misanthrope » et « La promesse de l’aube » avec Delphine Husté. Deux classiques repris par Tigran Mekhitarian, acteur et metteur en scène capable de démontrer que, oui, ces textes châtiés sont très mdernes ! Ils déboulent sur les scènes parisiennes sans chercher l’esbroufe ni l’élitisme, mais avec un propos clair. Auteurs, metteur (e ) s en scène, ils touchent le plus grand nombre, créatifs, inventifs, efficaces.  Aller au théâtre pour rigoler, se détendre, se divertir, c’est sympa. Mais… N’a-t-on pas besoin d’oeuvres écrites qui nous font réfléchir, appréhender notre époque ? Prendre position. Les nouveaux champions de la scène ont déjà décidé. Mélody Mourey, Tigran Mekhitarian, Pauline Bureau, trois auteurs prennent la parole avec brio. Ah, le spectacle vivant ! Ce moment délicieux où les lumières s’éteignent et où l’on découvre les acteurs. Ces premières secondes qui nous captent, impriment leur couleur… Ca y est c’est parti pour une heure et demie. Parfois 2 heures, 2 heures et quart… Plus, je n’y arrive pas. Parfois, on ne voit pas le temps passer. Au-delà des acteurs, du texte, par-dessus tout, il y a la mise en scène : une vision, un tempo, un découpage, une fougue, une densité. Certains spectacles démodent d’un coup toutes nos références. Ils déboulent avec leur énergie, leur dramaturgie, leur interprétation du monde. L’amour, la lutte, la trahison, la violence… Quelque chose de spécial. C’est ce qui arrive ces temps-ci avec deux metteurs en scène dont on parle beaucoup : Mélody Mourey, 37 ans, et Tigran Mekhitarian, 34 ans. La première a décroché des molières pour chacune de ses pièces, « Les crapauds fous », « La course des géants », « Big Mother » qui se joue toujours, et maintenant « La Zone Indigo » qui démarre (très fort) au Théâtre des Béliers Parisiens. Le second s’impose en convertissant au rap les textes de Molière et des grands classiques ; ces temps-ci « Le Misanthrope » au Théâtre Antoine. Mais aussi, « La promesse de l’aube » de Romain Gary, sobrement adaptée sur la petite scène de La Contrescarpe. Ces deux-là ont le pouvoir de nous faire entrevoir ce que doit être le théâtre de demain : un engagement tout entier qui mobilise les corps, les écrans, les musiques… Notre monde capitaliste demain « La Zone indigo » s’annonce comme « une dystopie », donc une sorte de politique fiction. En fait c’est plutôt la préfiguration de ce qui pourrait nous arriver. Les fascistes au pouvoir, un délire d’espionnage par l’IA, des intellectuels et des privilégiés qui trouvent refuge dans un ailleurs plus libre. Le talent de Mélody Mourey, auteure et metteuse en scène, c’est le réalisme et la tension. Son spectacle est saturé d’écrans, d’infos, de dialogues percutants et denses, de chorégraphies nerveuses. Elle nous saisit et, d’une main ferme, ne nous lâche plus. Ses textes brillants se ponctuent d’anglicismes et de formules scientifiques, de punchlines hilarantes et de ping-pongs dramatiques. C’est intense et rapide. Elle fait appel à notre intelligence et à notre conscience. Dans cette frénésie, les acteurs, bluffants, tiennent la barre. A six, ils incarnent une vingtaine de personnages. Et même si Ariane Brousse qui joue Cléo, bio-acousticienne (elle écoute les océans), endosse avec brio une grande part du suspens, tous les autres sont aussi éblouissants. L’ensemble tient en haleine, entre rires (jaune parfois) et angoisse. Car la pièce va bien au-delà du divertissement : elle sonne l’alerte et prend position. On est bien en 2026, et il faut se mobiliser. Mekhitarian : Je t’aime et je ne m’aime pas Même position avec Tigran Mekhitarian qui empoigne les grands classiques afin de les tordre à l’ambiance d’aujourd’hui. S’approprier Molière, 16ème siècle, et Roman Gary, les fifties, c’est pour lui s’appuyer sur des textes solides, inventifs, éternels, incontestables. Le Misanthrope en version Mekhitarian, c’est un type piégé par sa propre haine de lui-même. Mais avec les mots de Molière, sans coupe, ni adaptation. Au pire, une ou deux insultes qui font éclater de rire. Dans la bouche de ces jeunes acteurs, la clarté châtiée du Misanthrope et la jeunesse spontanée des amours et des jalousies. Ca bouge bien, ça danse et ça chante sur un rythme qui donne envie de se lever. Même si l’on a vu dix fois Molière, ici, on le redécouvre et dans les rangs, on voit les ados kiffer ! Elle m’aime, et je rame Quant à La Promesse de l’aube, eh bien, on a l’impression de « lire » la propre trajectoire du metteur en scène. Cette mère polonaise persécutée par la guerre, le racisme, la pauvreté qui débarque en France et conditionne son fils à une réussite tous azimuts, persuadée de sa grandeur. Lequel fils, Tigran himself, la joue un peu innocent, un peu ingénu, un peu passif… Il met du temps à y croire. Ce réalisme charme et donne de la densité à l’histoire. A côté du fils et de la mère brillamment interprétée par Delphine Husté, il y a un musicien déchirant et qui incarne à lui seul tous les autres personnages. Sur cette scène minuscule, la scénographie est précise, hypersensible, fondée sur le seul jeu des lumières. Il faut préciser que les patrons de ce petit théâtre, fans de Mekhitarian, lui avaient offert leur salle « pour faire ce que tu veux ». En peu de temps, il a accouché de ce petit bijou. Et maintenant, le théâtre ne désemplit pas. Bravo à ces producteurs qui ont fait confiance ! Cold Case : il a violé 72 gamines en 30 ans Une troisième pièce témoigne de cet engagement nécessaire du spectacle vivant dans nos sociétés. L’histoire (vraie) de ce violeur en série depuis les années 1975 jusqu’aux années 2000. Tirée du livre d’Adélaïde Bon « La petite fille sur la banquise », cette pièce de Pauline Bureau, « Entre parenthèses », réussit à fonctionner comme un film, avec une multitude de lieux, de moments, des flashbacks, des séances de psychothérapie, des interpellations, et surtout les deux enquêtrices de la police qui ont ressorti ce cold case grâce aux analyses ADN. Sur la vaste scène de La Colline : une construction d’espaces au cordeau, signée Pauline Bureau, et des interprètes magnifiques. Il y a la froideur de la psy et des flics, le trauma des viols, le machisme général, la brutalité du système. Et ces deux femmes qui s’entêtent, envers et contre tous. On se repère aux vidéos et aux musiques, qui, maintenant, sont devenues des éléments essentiels pour enrichir une réalisation scénique. Au terme des quelques 2 heures et demie (qu’on ne voit pas passer) on a vraiment l’impression d’avoir survolé ces trente années de choc, de mal-être, de blessures enfouies, et de renaissance. Un vrai film. C’est brillant. Et là encore, c’est mobilisateur : même si la parole se libère, sur les 72 gamines violées, seulement 19 femmes ont témoigné aux Assises. Et combien d’abus encore ignorés ? |