Newsletter du 6 avril 2026

par Catherine | Avr 6, 2026 | Newsletter Archive

Theatre de demain : engagé

THEÂTRE : UN GRAND COUP DE JEUNE

L’affiche et les six acteurs de « La Zone Indigo » de Mélody Mourey qui signe aussi la mise en scène au théâtre des Béliers Parisiens. Déjà un succès

 

 

« Le Misanthrope » et « La promesse de l’aube » avec Delphine Husté. Deux classiques repris par Tigran Mekhitarian, acteur et metteur en scène capable de démontrer que, oui, ces textes châtiés sont très mdernes ! 

Ils déboulent sur les scènes parisiennes sans chercher l’esbroufe ni l’élitisme, mais avec un propos clair. Auteurs, metteur (e ) s en scène, ils touchent le plus grand nombre, créatifs, inventifs, efficaces.  

 

 

Aller au théâtre pour rigoler, se détendre, se divertir, c’est sympa. Mais… N’a-t-on pas besoin d’oeuvres écrites qui nous font réfléchir, appréhender notre époque ? Prendre position. Les nouveaux champions de la scène ont déjà décidé. Mélody Mourey, Tigran Mekhitarian, Pauline Bureau, trois auteurs prennent la parole avec brio.  

 

Ah, le spectacle vivant ! Ce moment délicieux où les lumières s’éteignent et où l’on découvre les acteurs. Ces premières secondes qui nous captent, impriment leur couleur… Ca y est c’est parti pour une heure et demie. Parfois 2 heures, 2 heures et quart…  Plus, je n’y arrive pas. Parfois, on ne voit pas le temps passer. 

Au-delà des acteurs, du texte, par-dessus tout, il y a la mise en scène : une vision, un tempo, un découpage, une fougue, une densité. Certains spectacles démodent d’un coup toutes nos références. Ils déboulent avec leur énergie, leur dramaturgie, leur interprétation du monde. L’amour, la lutte, la trahison, la violence… Quelque chose de spécial.

C’est ce qui arrive ces temps-ci avec deux metteurs en scène dont on parle beaucoup : Mélody Mourey, 37 ans, et Tigran Mekhitarian, 34 ans. La première a décroché des molières pour chacune de ses pièces, « Les crapauds fous », « La course des géants », « Big Mother » qui se joue toujours, et maintenant « La Zone Indigo » qui démarre (très fort) au Théâtre des Béliers Parisiens.

Le second s’impose en convertissant au rap les textes de Molière et des grands classiques ; ces temps-ci « Le Misanthrope » au Théâtre Antoine. Mais aussi, « La promesse de l’aube » de Romain Gary, sobrement adaptée sur la petite scène de La Contrescarpe.

Ces deux-là ont le pouvoir de nous faire entrevoir ce que doit être le théâtre de demain : un engagement tout entier qui mobilise les corps, les écrans, les musiques…

Notre monde capitaliste demain

« La Zone indigo » s’annonce comme « une dystopie », donc une sorte de politique fiction. En fait c’est plutôt la préfiguration de ce qui pourrait nous arriver. Les fascistes au pouvoir, un délire d’espionnage par l’IA, des intellectuels et des privilégiés qui trouvent refuge dans un ailleurs plus libre. Le talent de Mélody Mourey, auteure et metteuse en scène, c’est le réalisme et la tension. Son spectacle est saturé d’écrans, d’infos, de dialogues percutants et denses, de chorégraphies nerveuses. Elle nous saisit et, d’une main ferme, ne nous lâche plus. Ses textes brillants se ponctuent d’anglicismes et de formules scientifiques, de punchlines hilarantes et de ping-pongs dramatiques. C’est intense et rapide. Elle fait appel à notre intelligence et à notre conscience. Dans cette frénésie, les acteurs, bluffants, tiennent la barre. A six, ils incarnent une vingtaine de personnages. Et même si Ariane Brousse qui joue Cléo, bio-acousticienne (elle écoute les océans), endosse avec brio une grande part du suspens, tous les autres sont aussi éblouissants. L’ensemble tient en haleine, entre rires (jaune parfois) et angoisse.  

Car la pièce va bien au-delà du divertissement : elle sonne l’alerte et prend position. On est bien en 2026, et il faut se mobiliser.

Mekhitarian : Je t’aime et je ne m’aime pas

Même position avec Tigran Mekhitarian qui empoigne les grands classiques afin de les tordre à l’ambiance d’aujourd’hui. S’approprier Molière, 16ème siècle, et Roman Gary, les fifties, c’est pour lui s’appuyer sur des textes solides, inventifs, éternels, incontestables. Le Misanthrope en version Mekhitarian, c’est un type piégé par sa propre haine de lui-même. Mais avec les mots de Molière, sans coupe, ni adaptation. Au pire, une ou deux insultes qui font éclater de rire. Dans la bouche de ces jeunes acteurs, la clarté châtiée du Misanthrope et la jeunesse spontanée des amours et des jalousies. Ca bouge bien, ça danse et ça chante sur un rythme qui donne envie de se lever. Même si l’on a vu dix fois Molière, ici, on le redécouvre et dans les rangs, on voit les ados kiffer !

Elle m’aime, et je rame

 Quant à La Promesse de l’aube, eh bien, on a l’impression de « lire » la propre trajectoire du metteur en scène. Cette mère polonaise persécutée par la guerre, le racisme, la pauvreté qui débarque en France et conditionne son fils à une réussite tous azimuts, persuadée de sa grandeur. Lequel fils, Tigran himself, la joue un peu innocent, un peu ingénu, un peu passif… Il met du temps à y croire. Ce réalisme charme et donne de la densité à l’histoire. A côté du fils et de la mère brillamment interprétée par Delphine Husté, il y a un musicien déchirant et qui incarne à lui seul tous les autres personnages. Sur cette scène minuscule, la scénographie est précise, hypersensible, fondée sur le seul jeu des lumières. Il faut préciser que les patrons de ce petit théâtre, fans de Mekhitarian, lui avaient offert leur salle « pour faire ce que tu veux ». En peu de temps, il a accouché de ce petit bijou. Et maintenant, le théâtre ne désemplit pas. Bravo à ces producteurs qui ont fait confiance !

Cold Case : il a violé 72 gamines en 30 ans

Une troisième pièce témoigne de cet engagement nécessaire du spectacle vivant dans nos sociétés. L’histoire (vraie) de ce violeur en série depuis les années 1975 jusqu’aux années 2000. Tirée du livre d’Adélaïde Bon « La petite fille sur la banquise », cette pièce de Pauline Bureau, « Entre parenthèses », réussit à fonctionner comme un film, avec une multitude de lieux, de moments, des flashbacks, des séances de psychothérapie, des interpellations, et surtout les deux enquêtrices de la police qui ont ressorti ce cold case grâce aux analyses ADN. Sur la vaste scène de La Colline : une construction d’espaces au cordeau, signée Pauline Bureau, et des interprètes magnifiques. Il y a la froideur de la psy et des flics, le trauma des viols, le machisme général, la brutalité du système. Et ces deux femmes qui s’entêtent, envers et contre tous. On se repère aux vidéos et aux musiques, qui, maintenant, sont devenues des éléments essentiels pour enrichir une réalisation scénique. Au terme des quelques 2 heures et demie (qu’on ne voit pas passer) on a vraiment l’impression d’avoir survolé ces trente années de choc, de mal-être, de blessures enfouies, et de renaissance. Un vrai film. C’est brillant. Et là encore, c’est mobilisateur : même si la parole se libère, sur les 72 gamines violées, seulement 19 femmes ont témoigné aux Assises. Et combien d’abus encore ignorés ?

 

Ci -dessus, Pauline Bureau et sa pièce à gauche, Entre Prenthèses, au Théâtre de La Colline Paris 20ème jusqu’au 19 avril

Les pièces :

La Zone Indigo (et Big Mother du même auteur sur un scandale d’Etat et les dilemnes des journalistes) au Théâtre des Béliers Parisiens 

Le Misanthrope au Théâtre Antoine jusqu’au 2 mai 2026

La promesse de l’aube au théâtre de La Contrescarpe jusqu’au 28 juin 2026

Entre Parenthèses au Théâtre de La Colline jusqu’u 19 avril 2026 

 

 

Un livre important en cette période de guerres

Les Irradiés du plateau d’Albion meurent dans le silence

Ce livre est une enquête implacable, entêtée sur les ravages des radiations atomiques à deux pas de chez nous : sur le très secret plateau d’Albion dans les Alpes de Haute-Provence étaient enterrées des  bombes atomiques qu’il fallait entretenir dans le plus grand secret. C’était un honneur pour beaucoup de militaires et de techniciens. Ils ont opéré sans protection, sans dosimètre, et dans l’indifférence, la désinvolture de l’armée. Des années après, encore jeunes, ils ont eu des cancers et des maladies inflammatoires. Beaucoup sont morts prématurément, presque fatalistes. Et dans le silence de La Grande Muette. L’auteur leur redonne la parole au fil d’une enquêt longue et difficile. Bruno Lus est un journaliste, romancier, scénariste qui a le sens de la mise en scène. Il a interviewé des centaines de militaires, de militants et de scientifiques. Il arrive à mêler son émotion, ses observations critiques et les faits, chapeau. C’est impitoyable, empathique et terrifiant de cruauté institutionnelle. 

« Les Irradiés » par bruno Lus – éditions Grasset. 208 p. 20 euros. 

le lien Grasset

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