| En 2026, sur le marché du livre, la tendance « romance » s’élargit et se corse, stimulée, paraît-il, par les nombreuses séries Netflix. Ou c’est notre abyssale solitude qui décuple notre quête romantique… Vous voulez de la passion ? de la frénésie sexuelle ? de la trahison ? de l’attraction-répulsion ? des amours interdites ? de l’amoralité ? du deep-fake ? … On a tout en magasin. Contrairement au romantisme stendhalien il y a 200 ans, aujourd’hui, on cible. Avec une catégorisation et un discours marketing explicite. Selon vos affinités, que vous soyez hétéro, gay, bi, pan (-sexuel)…. Vous aimerez le récit « enemies-to-lovers » (d’ennemis à amants), forced proximity (promiscuité forcée), grumpy/sunshine (un grincheux et un(e) joyeux (se), « slow-burn » (lente passion torride), « only one bed », etc etc… Lecteur du genre, toi qui évolues avec aisance dans ces intrigues, tu sais instantanément laquelle te plaira. Les auteurs s’appellent Sarah Rivens, Liz Tomforde, Freida McFadden, Sarah J.Maas, V.E. Schwab, Taylor Jenkins Reid… tous largement relayés par BookTok, le TikTok de la consommation des livres. Une scène marquante devient virale, un « trope » (une intrigue) séduit des milliers de lecteurs, et l’effet boule de neige propulse le roman en tête des ventes. En 2026, pardon pour les anglicismes, mais c’est ainsi qu’on qualifie le paysage littéraire au pays de Molière : il y a la dark romance (une histoire d’amour torturée et tortueuse, pouvoir et soumission en vedettes), la romantasy (une romance dans un monde surnaturel, fantastique) et les thrillers psychologiques (où l’horreur psychologique, les manipulations remplacent l’horreur gore). Ces trois styles dominent les tendances en France, le pays de l’amour. Mais pas seulement en France. Anglo-saxons, Allemands, Suisses, Espagnols raffolent aussi de ces folles passions contrariées voire tortionnaires. Vibrer, frissonner, trembler, pleurer – surtout pleurer… Ce que demande le lecteur qui s’identifie à mort. Notre inextinguible soif d’émotions. Une arnaque amoureuse qui ne finit pas si mal Ces temps-ci, une Française, Yzabel Dzisky, en donne une déroutante illustration dans un livre inspiré de sa propre histoire, « Deepfake mon amour » (éd. Flammarion). Elle fait encore plus fort que les bouquins recommandés par Book-Tok : elle mélange tendance marketing et imposture amoureuse. Romantisme échevelé et souffrance de l’humiliation. Dans « Deepfake mon amour », une réalisatrice-actrice enquête sur les réussites et les impostures amoureuses dans les sites de rencontres, et la voilà qui tombe dedans la tête la première ! Où l’on découvre qu’aujourd’hui une IA générative (comme Midjourney ou ElevenLabs) peut mimer non seulement votre physique, votre gestuelle, mais aussi votre voix, votre pensée, vos expressions, vos formules verbales… C’est vous tout craché ! La porte ouverte à toutes les fantaisies, et les impostures. Au secours, nous sommes tous des cibles potentielles de « fake » ! Evidemment, on a aussi découvert un site porno qui fabrique un film X avec des fake de Ariana Grande ou Margot Robbie ; ou un ex-boyfriend vengeur qui colle la tête de son ex à la place de celle de l’actrice de hard. Jusqu’ici, on croyait que seuls Trump et Macron étaient des cibles. N’importe quel anonyme peut être hacké pour servir d’appât. C’est arrivé récemment à une copine dont le fils de 22 ans a été cloné par IA. Elle reçoit un coup de fil : « Maman c’est moi, mon téléphone a rendu l’âme, il faut que je m’en rachète un. Je dois laisser un numéro de CB pour la commande, tu me redonnes ton numéro ? » La maman essaie en vain de joindre son bébé qui est sur répondeur… Jusqu’à ce qu’il l’appelle au bout de 48 heures. Et qu’elle découvre que c’était un deepfake ! Son fiston avait toujours son téléphone et ne lui demandait rien du tout ! Et… Non, en entendant les messages de son « fils », elle n’a pas soupçonné une voix bidon. Fuck the hacking, je reprends le pouvoir ! Quand l’amour – et le rackett – s’en mêlent, c’est une autre paire d’escroquerie. L’écrivaine Yzabel Dzisky, – la cinquantaine célibataire avec deux enfants – tombe dans le panneau, et se rebiffe. Bêtement amoureuse de la photo d’un type sur un site – il est beau -, de son sourire – craquant -, de son métier – neuro-chirurgien exerçant à Los Angeles -, de son langage – à la fois poétique et direct -… elle se laisse abuser jusqu’à plus de la moitié du livre qui fait 266 pages. Elle raconte tout, pile dans ce qu’attendent les amateurs de ces « thriller-romance », détaille ses sentiments quasiment heure par heure : fièvre, emportements des sens, doutes, tension, conflits intérieurs, ascenseur émotionnel… On a envie de lui hurler : réveille-toi ! Un « brouteur » étudiant la mène en bateau depuis l’Afrique. Soif d’amour… Furieuse et toujours dans le tumulte de sa passion, elle ne s’avoue pas victime impuissante. C’est elle qui va mettre un point final à cette escroquerie ! Elle part à la recherche du type hacké. Elle le trouve. Un neuro-chirurgien en Turquie. Istambul, c’est pas la Californie. C’est quasiment à côté. Alors en avant Simone ! Je ne vais pas vous spoiler la suite… Question : sommes nous tous des gibiers d’arnaques ? Faut-il balayer toute confiance ? confiance en soi, en l’autre, en la terre entière ? Il y a de quoi s’affoler : 78 % des utilisateurs sont incapables de discerner une vidéo hypertruquée d’une vidéo authentique. Alors faites comme les journalistes d’Info-Intox à la télé : dans le doute, armez-vous d’un détecteur de fausses vidéos. Il y a truthscan.com, GitHub ou FakeCatcher, détecteurs d’images et vidéos modifiées. Apparemment, le truc scanne et renvoie des résultats en quelques secondes. Mais en vérité, il n’y a rien de tel que l’œil – et l’oreille – humains sans complaisance. Une voix « métallique » ou un ton mécanique, un décalage dans le son et les lèvres… Découvrir la supercherie, ça peut faire mal. Ou soulager. Comme dit ma jeune voisine, « la société moderne, ça craint ».   « Deepfake mon amour », d’après une histoire vraie. Editions Flammarion. |