Newsletter du 20 avril 2026

par Catherine | Avr 20, 2026 | Newsletter Archive

Amos Gitaï

Parler de la guerre au Moyen-Orient 

On a besoin d’Amos Gitaï

 

Mathieu Amalric et Micha Lescot sont excellents dans les rôles de Freud et Einstein. Le film d’Amos Gitaï se fonde sur un échange de lettres entre le psychanalyste et le physicien dans les années 30. Des réflexions lucides sur l’éternelle pulsion d’agressivité.

 

Que penser de l’état du monde ? Pour beaucoup, ce cinéaste israélien profondément humaniste est devenu le sismographe de comment juger, jauger les maladies du Moyen-Orient. Avec son film « Pourquoi la guerre » qui sort en DVD, il pose la question de l’Homme. Et les interrogations sont plus riches qu’une réponse simplificatrice.

 

En 2024, un an après le massacre du 7 octobre 2023, le cinéaste israélien sort un film, « Why War », « Pourquoi la guerre ? » En pleines violences de la part du Hamas et d’Israël, le cinéaste décide de dénoncer la guerre sans la montrer, un parti-pris qu’une certaine gauche lui reproche. Réponse lucide : « Les images de mort et de destruction sont instrumentalisées par chaque camp pour continuer à alimenter la guerre, la sauvagerie. Du côté israélien comme palestinien, la douleur des autres est niée. »

Freud : une question de pulsion virile

En découvrant aujourd’hui ce document passionnant, l’affirmation saute aux yeux. Amos regarde au-delà du 7 octobre 2023. Il n’excuse personne, ni la sauvagerie du Hamas, ni la brutalité de Tsahal. En mettant en scène une correspondance bien réelle qui a circulé entre Freud et Einstein, il s’interroge sur l’incorrigible recours à la violence pour résoudre un désaccord. Est-ce de la bêtise ? de la pulsion ? C’est un peu les deux, et c’est éminemment masculin. A la lumière du conflit actuel entre Iraniens et Américano-israéliens, c’est encore plus vrai. Précisons, et le cinéaste est d’accord, que ces pulsions viriles touchent également les femmes dirigeantes qui ont aussi leur capital de testostérone !

Amalric-Jacob-Lescot… Talents magnifiques

Dans « Why War », Amos Gitaï développe et prend de la hauteur. Il convoque pour cela ses trois acteurs chéris qui sont proprement éblouissants. On connaît la douce puissance d’Irène Jacob et sa féminité sans affèterie ; on connaît le charme faussement ingénu de Micha Lescot et sa tignasse à la Einstein, justement ; on découvre la justesse de Jérôme Kircher (qui joue un Ukrainien traumatisé) ; on redécouvre le talent fou de Mathieu Amalric en Freud qui doute, s’interroge, se reprend, se corrige, creuse… Et rend tout le propos si accessible, si évident : « La guerre, c’est la loi des instincts, Eros et Thanatos, observe-t-il (…) et l’on élabore des idéaux pour justifier nos besoins de destructions. »

La réponse de Freud est plutôt pessimiste : tant que l’on ne reconnaitra pas que la pulsion de destruction est au coeur de l’homme, on continuera à la nier chez soi et à la reprocher aux autres, donc on continuera à la nourrir.

Cette satanée pulsion de destruction est traitée sur scène, illustrée par plein de séquences, par les productions passées de Gitaï qui, inlassablement, s’est attaqué à la question.

Un cinéaste tellement investi qu’il somatise

Pour lui, c’est bien plus qu’une démarche artistique. C’est sa vie, son esprit, son corps tout entier qu’il a investi dans ce combat pacifiste. Trois mois après le 7 octobre, Amos Gitai doit être hospitalisé en urgence pour une grave opération. Le cerveau est fort, le corps n’a pas suivi. Son optimisme reste pourtant farouche : « Comme Bassa Shakha, maire de Naplouse que j’étais allé interviewer chez lui en 1982 pour mon film « Journal de campagne », je n’ai pas les moyens d’être pessimiste ! » A son niveau, il a tout fait pour réunir les ennemis : dans son équipe artistique, par exemple, il y a toujours des acteurs palestiniens-nnes et israéliens -iennes, un compositeur iranien, Kiomars Musayyebi. Sans parler de ses innombrables réalisations qui montrent les exactions des colons en Palestine comme A l’Ouest du Jourdain. « La sauvagerie du 7 octobre – les viols, les enlèvements… – a été un grand choc, se remémore-t-il. Puis la destruction cauchemardesque de Gaza, les dizaines de milliers de victimes, la fausse croyance de Netanyahou et de son gouvernement fanatique qu’ils peuvent tout obtenir par la force…  Je n’ai jamais connu une période aussi destructrice, pas même durant la guerre du Kippour. » 

« Why War » a déclenché des appels au boycott au Festival de Venise. Un summum d’aveuglement… Et il a été plus difficile à promouvoir que ses autres films. Amos Gitaï reste philosophe et jamais piloté par ses pulsions, lui : « Une œuvre peut ne pas être appréciée au moment de sa sortie, dit-il. It’s okay. »

Des gouvernants pervers

Evidemment on l’interroge sur les machos au pouvoir aujourd’hui : « Trump et les Iraniens règnent par l’incertitude. Ce sont eux qui mènent la planète par la peur fondée sur l’insécurité. Ils génèrent l’angoisse et le malaise. Une façon vicieuse de contrôler le monde. » Et l’Europe, parlons’en. Amos goûte assez peu son « regard arrogant » porté sur ces conflits du Moyen-Orient. En clair : facile de donner des leçons de morale quand tu n’es pas au cœur de la guerre. Quand tu te permets juste de râler parce que l’essence et le kérosène coûtent plus cher. « Dans cette région du monde, nous sommes kidnappés collectivement par des gens déterminés à prolonger la guerre par tous les moyens. Moi je n’ai aucune sympathie pour le régime iranien, précise Amos. Mais je salue l’inestimable civilisation perse. En Israël on sait l’apprécier. » On objectera qu’en Iran, la technique du « front commun nationaliste face à l’ennemi » ne marche plus. Les Iraniens veulent voir le régime tomber, quitte à en crever. Amos Gitaï : « Le conflit avec les Palestiniens est très différent : où vivre, sur un territoire que réclament deux peuples ? Une opposition que seul Itzhak Rabbin a tenté de résoudre par la négociation et le dialogue » C’est pour rendre hommage à cet effort que le cinéaste lui a consacré trois films. « On vit un moment désespéré, soupire-t-il. Mais je répète : on ne peut se permettre de désespérer. Il faut construire le futur. »

Son film, comme Einstein, s’interroge : « Que peut-on faire pour libérer les humains de la menace de la guerre ? » Pendant 1 heure et demie, on saisit les ressorts, on décortique, on se dit qu’il suffirait d’un peu d’intelligence, de hauteur, d’ouverture pour être moins… primaire. Un jour peut-être…

Irène Jacob et ses partenaires Yaelle Abecassis et Keren Moor dans « Why War » sorti en DVD. Amos Gitaï à la Mostra de Venise 2024

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