| Le film est une réussite : interprètes, réalisation, esthétique… Mais il possède quelque chose en plus : une lucidité ironique sur un monde qui fout le camp. La presse s’habille en cata ? Qui, autour de vous, achète des journaux papier ? Personne. Même pas vous-mêmes. Même pas moi qui ai fait ma vie dans le « print ». On le sait, la presse papier est foutue. Les magnifiques magazines mode (Vogue, Harpers Bazaar, Elle…) voient fondre leur tirage. La presse tout entière est un chef d’œuvre en péril. A moins d’un miracle. Comme au cinéma. Dans le 2ème opus du « Diable s’habille en Prada », eh bien le scénario ramasse assez bien la situation, avec des retournements à peine exagérés. Je dirais même que cette suite – riche de superbes images de mode et de décors à tomber – est carrément politique. En gros : il est minuit moins cinq avant la catastrophe. Pour Vogue – Runway – autant que pour le grand reportage – déjà à moitié moribond. Les pages mode sur papier glacé ne se réalisent plus aux Maldives mais en studio, et les enquêtes de terrain se font par téléphone. Les auteurs savent de quoi ils parlent : le réalisateur David Frankel (qui avait bouclé le « Diable » précédent) est le fils de Max Frankel, un éditorialiste du New York Times, journal qui a subi de plein fouet la crise, les licenciements, frôlé la faillite et s’est redressé en misant sur le numérique. Sa scénariste, Aline Brosch McKenna a un fils journaliste. Donc ils dénoncent une situation qu’ils connaissent bien et nous épargnent les clichés. Attention, on reste dans une distinction glamour et fascinante qui fait toujours rêver. Meryl Streep-Miranda est toujours aussi odieuse et impeccable (les miracles de l’ia visage ? personne n’a vieilli !) mais elle voyage en classe économique, et range son manteau toute seule. Anne Hathaway-Andy vient de décrocher un prix pour un grand reportage et en même temps de se faire virer par texto comme toute la rédaction de son journal « à l’ancienne » ! Dans les affaires, on s’offre un journal pour s’auto-promouvoir Il paraît que c’est Meryl Streep qui a encouragé un scénario plus réaliste articulé sur l’état de la presse aujourd’hui. Bravo, ça leste le film. On voit même des milliardaires qui s’offrent un journal ou un groupe de presse pour faire joujou, ou pour s’auto-promouvoir. Suivez mon regard… La question demeure : comment survivre ? Comment ne pas se laisser dévorer par l’autoritarisme des marques de luxe qui veulent faire la loi dans les rubriques et piloter vos sujets ? Emily Blunt est parfaite en directrice marketing de Dior (gros annonceur) inculte, égotiste, cynique et cupide. Donc il faut être aussi brillante et fûtée que Andy-Anne Hathaway et aussi imbuvable et visionnaire que Miranda-Meryl Streep pour négocier. Elles s’efforcent, tout en les flattant, de leur tenir la dragée haute, à ces bailleurs de fonds ; on sent le subtil mépris des journalistes envers ces « petits hommes gris » – en l’occurrence gris-Dior – qui n’ont que les chiffres pour horizon. Ni créativité, ni fantaisie. Elles vont jouer justement sur la financiarisation des groupes de presse, et sur les combats de coq des magnats. Dit comme ça, l’affaire sonne comme « Wall Street », mais on est bien dans la mode. Milan, Paris, New York, une jungle urbaine où les gazelles en talons aiguilles se changent toutes les 5 heures, complotent et manipulent les fauves en Rolex. Ca n’est plus tout à fait le métier de journaliste. Mais c’est le prix à payer pour tenir. Le rêve (autrefois) : se faire martyriser par « Karl » ou « Anna » A l’époque du premier « Diable », 2006, le film avait déclenché des vocations. Se faire martyriser par « Karl » ou « Anna » (Wintour) était un objectif de carrière. Vingt ans plus tard, disons que ça se discute. Les stagiaires ont pris du culot et revendiquent la « RSE » (la responsabilité sociale de l’entreprise), horaires décents et considération. Un poil arrogants, ils/elles ont gagné en clairvoyance et en maturité. Pas en profondeur, c’est la différence avec Miranda-Meryl Streep et avec le très raffiné Nigel-Stanley Tucci : eux possèdent la sophistication esthétique et la flamboyance qui bluffait le monde de l’argent. Aujourd’hui ? Du Gala du Met à New York au Corso Montenapoleone à Milan, le luxe se mesure en followers sur un petit écran de téléphone, la nouvelle génération rêve de devenir influenceuse. Et même le président américain a mauvais goût. |