Un seul en scène raconte et décortique la groupie-mania autour de Johnny Hallyday, mort en 2017. L’auteur-acteur Guillaume Marquet n’est pas un fan, il est un ethnologue empathique du phénomène. En sommes-nous exclus ?

De qui sommes-nous fans ? Et sommes-nous VRAIMENT capables d’être fans ? Est-ce que les innombrables phénomènes d’hystérie collective ne sont pas en train de nous couper la chique ? La groupie-mania est presque devenue un mode de communication. Une façon d’être au monde. On adore ou on déteste. On se meurt d’amour ou on abhorre. Et quand on aime, on s’entiche de façon démesurée. Une érotomanie sans filtre et sans pudeur pour tout et n’importe quoi. N’importe qui ? Non, quelqu’un : Beyoncé, Bruel, Trump, le Che, Mbappé ; ou… Johnny Hallyday.

Le chanteur est de loin celui qui, en France, aura catalysé le « fan-atisme » le plus débridé. Alors l’auteur et comédien Guillaume Marquet s’est mis en tête d’incarner cette folie. Il faut être très bon acteur pour réussir à aller aussi loin. Habiter dans son corps, sa voix, cette ferveur absolue, inconditionnelle, cet amour idolâtre qui ne demande rien en retour. Juste approcher l’astre, l’attendre, l’aduler pour ne pas mourir. Ne jamais craindre le ridicule dans cette exaltation, c’est fort. On en serait incapable. Marquet-le-fan vit Johnny comme si c’était le seul être adoré au monde. Il déborde d’un amour violent, il sait tout de lui, il l’imite, il l’attend devant chez lui, à Marne la Coquette, et l’accompagne à vélo en lui parlant, à

travers la fenêtre fermée ! L’acteur n’exagère rien. Il a tout compilé pour écrire son show.

« Il me donne « ‘‘l’envie d’avoir envie‘‘ »

Et nous, on les a vu, on les voit encore, ces « fous de Johnny » qui ont englouti leurs salaires dans ses centaines de concerts, les concerts américains aussi car alors ils pouvaient le voir dans une salle moins grande, ses blousons, ses vacances, ses objets témoins, et les fleurs en couronne sur sa tombe de Saint Barth. Il faut les écouter : « il chante en me regardant dans les yeux », « il est le seul à me comprendre » « il me donne « ‘‘l’envie d’avoir envie‘‘ ». « Sans lui la vie est morne ». Pas gênés, ils étalent leurs sentiments, ne mesurent pas l’impudeur. Ils n’oseraient jamais en dire autant de leur amour conjugal. Mais comme ils sont des millions à palpiter pour lui, la pudeur, ça ne compte plus. Et en concert, c’est plus fort encore : défoulement, hurlements, larmes et briquets (portables !), le besoin de crier au monde ce que l’on ressent. Une frénésie collective. Pas une hystérie brute et sauvage. Une fièvre intériorisée, admise, intégrée au plus profond d’eux-mêmes. Comme leurs tatouages : la tête de Johnny, la signature de Johnny, les paroles de Johnny, à l’encre noire dans leur épiderme un peu flétri… Dans la vie, ils sont comme vous et moi. Pas du tout allumés. Certains ont près de 80 ans. Ils ont transmis leur adoration à leurs arrières-petits-enfants. Une contagion émotionnelle. Johnny intact au fond du cœur.

Pour les jeunes, la groupie-mania est constitutive de la personnalité : Johnny et la K-pop, Beyoncé, MBappé… eux se choisissent des modèles qui font rêver. Qui les soutiennent dans leurs chagrins. « Un pilier idéalisé qui les aide à grandir » résume la psychologue Aurore LeMoing. Ils les suivent,

les copient, les interpellent comme un dieu, les idolâtrent. Leurs parents, leurs grands-parents, c’est différent : à travers leur passion pour Johnny, ils chérissent leurs sixtie’s, leurs seventie’s, leurs folies…

Mais nous, dignes adultes, je vous le demande : serions-nous capables aujourd’hui d’un tel élan, d’un tel premier degré ? Cette folle libération déployée sur scène par Guillaume Marquet avec tant de justesse, saurions-nous la lâcher ? Notre self-control dit non. Notre moi profond en rêve.

C’est ce qui transparaissait l’autre jour en sortant du spectacle. Un public grisonnant, blanchi sous le harnais, informé, à la fois attendri et emballé. Certaines ex-et-toujours-fans détenaient des infos confidentielles sur le « King » français ! Echanges jubilatoires. Et tous ensemble, réunis par les souvenirs, ils riaient sans se moquer. Fan de Johnny, c’est du sérieux.

Catherine Schwaab

« Je ne suis pas Johnny » au théâtre la Flèche métro Charonne à Paris le vendredi à 21 h., jusqu’au 12 décembre 2026.