Quel ennui !
L’élégance à la française, ça va un moment… Au bout de trois soirées sur le tapis rouge cannois, quelle purge !
Et dire qu’on en a pour une semaine encore… la direction du Festival a décrété que : fini les transparences coquines, les décolletés plongeants, les traînes, les volumes, bref, tout ce qui faisait le piquant, le spectaculaire de la montée des marches est désormais interdit « pour ne pas gêner la décence et le confort des projections » – et le confort des photographes qui vendent leur matos, tu y penses ? Et celui des critiques mode qui vendent leur papier ? -, eh bien désormais, sur le tapis rouge, ne déambulent que sobres fourreaux unis, smokings noirs, vestes croisées, cols boutonnés… Zéro fantaisie, et encore moins de sex-appeal.
On n’ose plus les provocations sexys
Sex-appeal, attention, terme devenu radioactif. Voilà peut-être la raison de ces consignes. Depuis les procès en harcèlement et abus sexuel intentés à tant d’acteurs et metteurs en scène… c’est à croire qu’on a peur. Peur de tenter le diable ? Peur qu’en tout homme sommeille un prédateur ? Réponse de l’administration cannoise qui se cache derrière son petit doigt : « On préfère «se recentrer sur le propos, c’est-à-dire le cinéma, rien que le cinéma ». On se croirait à « Positif ». Défiler en (grande) tenue chaque soir sur la Croisette serait de la frivolité. Ils ne disent pas « de l’incitation au crime » mais ils le pensent très fort. C’est sous-entendre que les mâles potentiellement abusifs restent esclaves de leurs pulsions. Merci pour eux !
Heureusement, il y a déjà eu des exceptions à ce conformisme qui frise l’autoritarisme intrusif. Des rebelles comme l’incorrigible et joyeuse Heidi Klum, éternel top model à fort tempérament qui est apparue en froufrous
roses de Elie Saab et, rose aussi, l’Indienne Farhana Bodi en halo irisé. Il y a celles qui désobéissent et il y a les dociles, comme Halle Barry qui a couru changer sa robe à dos bombé de tulle signée Gaurav Gupta contre un classique fourreau Jacquemus. Esprit « corporate », elle est dans le jury.
La faute aux Américains
On le sentait se profiler, ce sévère retour de balancier. Depuis les dernières soirées du Met – le grand Gala annuel de Vogue au Metropolitan Museum – qui avait ouvert les vannes avec des audaces aussi ratées que criardes. Merci Rihanna et Kim Kadashian ! Elles ont depuis rectifié le tir. Mais il est trop tard. Elles ont ouvert la brèche : voir l’affligeante apparition aux Grammy Awards en février dernier de Bianca Censori, la nouvelle femme (et esclave ?) de Kanye West en robe totalement transparente. Vulgaires ou carrément moches, iI est vrai que, question mode, les Américaines ne font pas dans la subtilité.
Les excès cannois, c’est de l’histoire ancienne !
Mais était-ce au Festival de Cannes d’imposer des limites ? Il est bien loin le temps où La Cicciolina montrait tout sur le tapis rouge en 1988.
Depuis cet exhibitionnisme, impensable aujourd’hui, les esprits mode sont revenus à, disons, plus de style sur la Croisette. Corollaire : une certaine froideur. Des soirées assagies du Met (ces dernières années) au « red carpet » cannois 2025, l’ennui guette.
De plus en plus inquiets, les « fashion police » manquent de matière pour aiguiser leurs coups de griffes. Maintenant que la « bienséance » est inscrite noir sur blanc dans une chartre proscrivant les tenues « délictuelles », comment va-t-on s’amuser dans nos papiers ? Les Américains sont effondrés. Le Vogue US pointe cet excès de pruderie. Venant des Français, c’est un comble : « La « grande dame » a interdit ce
que beaucoup considèrent comme leur gagne-pain, à savoir les tenues dénudées sur le tapis rouge », écrit le magazine de luxe, réaliste. Et ça n’est pas les Anglais qui vont le contredire : le Daily Mail, qui raffole dans ses pages des pires « ratages mode » regrette amèrement que « la décence des familles vienne jeter une ombre sur cette 78ème édition du festival. »
C’est le monde à l’envers, en effet. Les anglo-saxons viennent en France pour se cultiver, bien s’habiller, s’embellir, d’accord, mais aussi pour jouir, profiter, s’encanailler, s’amuser. Avec notre nouvelle pudeur, sommes-nous devenus les bonnes sœurs du Vieux Continent ? Ou serait-ce une crise de mélancolie ?
Catherine Schwaab