Par Catherine Schwaab

Simultanément ces temps-ci, les créatrices Jeanne Lanvin et Madame Grès ont les honneurs du monde de l’édition : deux passionnantes biographies sont publiées chez Flammarion. Deux femmes discrètes mais à l’implacable autorité. Où l’on redécouvre aussi un 20ème siècle terriblement vintage !

Parlez d’une tenue Jeanne Lanvin, et c’est toute l’épure des années 1930 qui jaillit. On a tous en mémoire le logo de son flacon de parfum Arpège, si typique de ce style dépouillé. Ses robes aux emmanchures kimono, ses tailles abaissées, son fameux « bleu Lanvin ». C’est la plus ancienne maison de couture française, La démonstration, bien avant le marketing à l’américaine, de l’éblouissante déclinaison d’un style, des chapeaux aux robes, aux tailleurs, aux parfums, à la déco et à l’homme. Et pourtant, la créatrice ne cousait pas, ne coupait pas, ne dessinait pas. Elle avait « sa » vision, qu’elle savait transmettre comme personne. Née en 1867 dans la misère, aînée de 11 enfants, Jeanne Lanvin n’a évidemment jamais fait d’école de couture, encore moins d’école de commerce, elle a dû commencer à travailler comme livreuse de chapeaux à 13 ans. C’est une pure auto-didacte, un génie des affaires doublée d’une styliste hors pair, débordant de références classiques, elle qui n’a pas fait d’études.

Lanvin, renommée et méconnue

Curieusement, de ce personnage ultra-célèbre, il ne reste presque rien des pensées intimes, des souffrances, des déceptions, des rêves, des combats. Pas d’émotions, pas d’emportements, pas d’imprécations. C’est en cela que le livre de Jérôme Picon, historien de l’Art, est formidable. Certes, il raconte les faits qu’on connaît, ses deux mariages décevants, sa fille adorée Marguerite, devenue Blanche de Polignac, cantatrice et mondaine, sa muse. Mais ce que l’auteur ajoute, c’est presque une psychanalyse de

l’époque, de l’héroïne et de son parcours professionnel. Il se met littéralement dans la tête de Jeanne Lanvin à la lumière des circonstances, les guerres, les ruptures, la phallocratie. Cette dame pudique et conformiste fut une féministe avant l’heure, mais sans le claironner. Tout au plus martelait-elle à sa fille l’importance de rester indépendante.

Si elle a consigné dans ses carnets toutes ses observations mode, déco, graphismes, peintres classiques et architectures italiennes, espagnoles, de ses réflexions personnelles, elle n’a rien laissé. Contrairement à une Coco Chanel ou une Elsa Schiaparelli, ses contemporaines. Jérôme Picon joue donc les profileurs. Il a retrouvé des lettres qui laissent entrevoir la nature rigoureuse et sévère de la dame, mais pas seulement : curieuse, attentive aux tendances, follement créative. Son sérieux lui a valu des coups de pouce au bon moment et de riches clientes restées fidèles. On découvre l’irrésistible ascension d’une pauvresse vers la gloire et l’opulence. Cependant, jamais on ne la prend en défaut de comportement « nouveau riche ». Jeanne Lanvin possède d’instinct le raffinement et le chic. Ce livre en est le sésame.

Madame Grès, une artiste-guerrière

Avec « Madame Grès, sphinx de la haute couture » signé de sa petite fille, Anne Graire, on ne quitte ni le chic, ni la réserve, mais on en apprend beaucoup plus sur les tumultes intérieurs de cette grande dame (toute petite, 1 mètre cinquante). Celle qui a imposé le turban en toutes circonstances fut, comme son aînée Lanvin, une femme d’affaires redoutable, entièrement dévolue à sa mission, et fuyant la médiatisation alors qu’elle habillait Marlène Dietrich, Greta Garbo, Grace Kelly, Jackie Kennedy et la Duchesse de Windsor.

Elle naît en 1907, à Paris, dans une famille plutôt bourgeoise, et se destine à la sculpture. Ses sculptures, elle va les façonner dans un « drapé antique » mille fois ré-interprété en jersey de soie et couleurs sourdes. L’année dernière, en avril 2024, la Fondation Alaïa lui rendait hommage avec une superbe exposition de ses robes qui laissait les visiteurs subjugués devant tant de majesté et de savoir-faire. Sa vie

entière y sera consacrée. Elle travaillait tout le temps, explique sa petite-fille, aujourd’hui mère de cinq enfants. Sa grand-mère l’a élevée depuis ses 6 mois et jusqu’à l’adolescence où elle lui fut retirée. Un déchirement pour l’une et l’autre. Mais entretemps, l’auteur raconte dans le détail l’obsession du métier, la passion des ateliers, l’admiration, l’autorité, l’ascension, les relations littéraires et artistiques d’un Paris évanoui (Cocteau, Bérard, Lempicka…)

A partir de la séparation d’avec sa petite-fille obligée de rejoindre sa mère et ses pensionnats, le livre bascule alors dans la relation conflictuelle avec Anne Grès, fille de la créatrice. Insupportable enfant gâtée, méchante et incompétente, Anne saccagera tout. Au lieu de s’enthousiasmer pour la mode, s’est-elle sentie dépossédée, enfant, de la disponibilité maternelle toute à sa Maison Grès ? Toujours est-il que le lecteur révolté suit comme un thriller, Alix Grès au fil des trahisons, des manigances et les vols opérés par sa propre fille et son gendre ! Car Anne Grès a beau honnir la spécialité de sa mère, elle y travaille, elle y touche un salaire, elle y place son mari qui, en gros, va tout faire pour « virer » le grand couturier (l’auteur utilise toujours le masculin) pour se concentrer sur le prêt-à-porter.

Plus de cinquante de haute couture et d’évolution de la filière luxe et parfums (Cabochard !) nous sont détaillés. Madame Grès sera fait Officier de la Légion d’Honneur en 1980 tout en présidant la Fédération Française de la Couture, et en déclinant ses modèles en… prêt-à-porter. Certains salueront sa fermeté et son courage, d’autres s’en agaceront. Mais jusqu’au bout, elle tiendra la barre en artiste obsessionnelle : 55 ans d’une œuvre comparable à un Giacometti du tissu. Et en même temps, dans une jungle impitoyable, elle fut une guerrière dents serrées qui ne s’est jamais plaint.

Jeanne Lanvin par Jérôme Picon – éditions Flammarion – 455 pages, 24,90 euros

Madame Grès, le sphinx de la Haute Couture par Anne Graire – éditions Flammarion – 300 p. 15 euros