C’est un évènement que les plus de 40 ans peuvent ne pas connaître. Le 26 avril dernier : le rappeur Jul a rempli le stade de France pour un concert unique. Mais qui est ce garçon ?
Au total 97’816 spectateurs dans le stade parisien, plus que Johnny, plus que Booba, plus que Céline Dion… qui culminaient autour de 90’000. Jul ? Prononcez « djûûl ». C’est un Français de Marseille, aussi connu pour ses disques d’or que pour ses fautes d’orthographe. Un banlieusard de 38 ans qui a grandi dans la cité Louis-Loucheur du quartier de Saint-Pierre de Marseille. Un rappeur qui, pour une oreille novice, fait du rap comme tous les autres. Des enchaînements de phrases et de sons pas toujours intelligibles, sur une rythmique courte martelée inlassablement et qui finit par s’encoder dans le cerveau. Je vous donne un exemple, la chanson « Dans ma paranoia », son premier album il y a dix ans :
J’suis dans ma paranoïa J’suis dans ma paranoïa Paranoïaque, paranoïaque
(…) Laissez moi sur ma route, j’en ai plus rien à foutre Amis, ennemis, y a embrouille, ouais call me Hey mon vier, fais pas le gros, ta drogue vient pas de Colombie
Je suis pas Snoop Dogg, au tieq’ ça vend de la douce drogue Who smoke? Couz fuck, ici tout s’troque
Dites-moi si j’ai changé, dites-moi si je suis plus le même Dis pas que tu veux me test, non mais attends là, what’s your name? Je connais pas les femmes, mais j’ai ce qu’elles veulent C’est quand t’as rien que tu sais ce qu’elles valent Tu gamberges quand tu finis seul
Tu repars chez ta mère avec même pas 100 balles Tu fais le zingueur, tu coupes mal un kil’ Tu fais le voleur, tu fais mal les fils Tu fais le coinceur, tu connais mal les filles Elle sont traîtres et maléfiques
Je suis dans ma paranoia, paranoiaque »
(…)
Record de ventes d’albums, d’écoutes, de vus, de tout !
Bien sûr, ça n’est pas du Jean Ferrat, ni du Goldman, oubliez, c’est du rap. Mais le tempo est là. A défaut de comprendre ses paroles quand il les chante, il faut les lire pour saisir le jeu des mots et des sonorités. Ses titres pulvérisent les scores de vente. Plus de 200’000 albums vendus pour quasiment chaque sortie. Il en a sorti une trentaine.
Un travailleur acharné
Le type est un travailleur-graphomane-concepteur forcené qui fait tout lui-même. Il a pondu quelque 700 morceaux, collectionne les certifications « disque de platine » (plus de 200’000 vendus). Et des dizaines de millions d’écoute sur sa propre chaîne YouTube.
Oui, c’est une star qu’on n’a peut-être pas calculée, mais dont les tickets d’entrée aux concerts s’écoulent en 10 minutes, 30 minutes pour les stades de St-Denis ou du vélodrome Marseille. Prix des places : entre 55 et 130 euros, pas donné mais moins que les Stones ou Madonna, Jul se veut accessible.
C’est ce qui le rend attachant. Il abhorre les « rappeurs bling-bling ». Aucun risque avec lui : il porte les mêmes sweats à capuche qu’il soit sur
scène, à un mariage ou au dîner du dimanche à la maison chez son père corse. Pas de gourmette en or, ni lunettes Cartier. Pourtant, entre ses ventes, ses objets dérivés, son label, ses investissements immobiliers…, sa fortune est estimée à 25 millions d’euros par le site Liberty Music. Mais sa terreur c’est de se retrouver déconnecté de ses terres d’origines, sa banlieue, où il revient régulièrement ; maintenant qu’il est riche, il a les moyens d’habiter le même quartier que Jean-Jacques Goldmann. En fait, on ignore où il a réellement posé ses pénates, c’est un obsédé du secret. Et en tout cas pas un « nouveau riche ».
Contrairement à Johnny, son idole, qui aimait claquer et s’afficher, et faisait la joie des magazines people. Le soir du Stade de France, devinez comment Jul a fait son entrée sur scène : en hélicoptère ! Comme Jojo ! Johnny avait 58 ans à l’époque de cette prouesse, Jul, vingt ans de moins.
Jul fait (presque) tout lui-même
C’est ce qui frappe dans ses chiffres étourdissants : un chanteur en 2025 peut dépasser les records des plus grands – et des plus anciens – après seulement 10 ans de carrière. Alors qu’autrefois Johnny, Céline, Goldmann entretenaient un staff permanent d’au moins 50 personnes pour gérer leurs succès, sorties, clips, édition, émissions de télé, concerts, promo… Eh bien là, Jul pilote son parcours quasiment tout seul. Parce qu’il est un workaholic, mais aussi parce qu’il a appris à enregistrer, filmer, scénariser, sampler, tuner, et…. entretenir ses réseaux. Il a plus de 4 millions d’abonnés Instagram, et 6,8 millions sur sa chaîne YouTube. Pour nourrir tout ça, il ne doit pas dormir beaucoup.
Il s’inscrit dans l’Histoire de France
En plus il est partageur : son dernier titre « Bande Organisée », un morceau de 6 minutes, rassemble 7 de ses confrères rappeurs dans un petit film très bien fait (qui tourne en gros autour des entraînements de foot, des bagnoles brûlées, des filles et des amitiés viriles). La chanson est efficace, style télégraphique bien pensé et tempo qui s’imprime : plus de 495 millions de vues sur YouTube, 250 millions sur Spotify, un record. Les spécialistes du site Rap-City assurent, éberlués, que « Avec un tel chiffre, on est en face du titre le plus streamé de l’Histoire de la musique française. »
Tandis que son dernier concert à Paris a fait imploser les sites de réservation internet et engendré une queue de 1 million de personnes, son prochain concert à Marseille le 23 mai 2025 est épuisé depuis des semaines. Et je ne parle pas des faux billets, une féroce industrie autour de son nom. Il est probable que moyennant 10 euros, vous pourrez le suivre en streaming.
Ou vous rabattre sur un vieux Gainsbourg. Plus provoc’ que Jul, mine de rien.
Catherine Schwaab