| Alors que l’Etat ne sait plus quoi inventer pour pousser les jeunes à faire des enfants, la pièce d’Anne Berest sur la maternité appelle un chat un chat. Alors, le bébé ? Un heureux évènement ? ou une tuile ? Un drôle de télescopage : alors que le gouvernement, les médias, les débats pointent, affolés, la baisse de la natalité en France, eh bien, au Studio Hébertot, petit théâtre parisien, un seule-en-scène raconte sans concessions la vraie vie d’une jeune mère française paumée dans le Minnesota. Une mitraille assassine et hilarante : brillamment dirigée par Raphaëlle Cambray, l’actrice Clara de Gasquet évoque sa morne vie de jeune maman, et c’est irrésistible. Mais aussi tragique et vertigineux. En écho : les 16 mesures pro-natalité ânonées par Stéphanie Rist, ministre de la Santé, et le « réarmement démographique » martelé par Emmanuel Macron (dont l’épouse, soit dit en passant, avait déjà fait tout le boulot quand il se sont mariés)… Franchement, le choix est vite fait. Le récit brut et spontané sur le statut de mère balaie en une heure et quart les encouragements maladroits à devenir parent. C’est du théâtre, d’accord. Un « délire » d’écrivaine ? – en l’occurrence l’excellente Anne Berest qui mériterait largement un Goncourt. Non, ça n’a rien d’un délire. Le bébé qui ne fait que dormir, la peur de le voir « s’arrêter de respirer », la régression de cette mère, chercheuse en neuro-sciences, en une machine à nourrir et s’extasier, la vacuité intellectuelle doublée de l’insurmontable peur, d’une éternelle anxiété. Ajoutez’y l’isolement de cette Française exilée dans l’Amérique profonde, loin de tout ; elle reçoit la visite des cousins du Canada qui ont fait 7 heures de route pour venir voir l’enfant-Jésus tandis que le mari est bien tranquille au travail. A écouter les rires et les silences dans la salle, on comprend très vite que ce spectacle fait mouche. On se reconnaît forcément dans cette pauvre mère épuisée, dévalorisée, perdue qui aurait préféré qu’on lui apporte « 3 paquets de couches plutôt que cette peluche qui ne sert à rien ». La mise en scène nerveuse, sobre, rapide, hyperréaliste ajoute à la vérité du propos. L’habileté du texte de « La Visite » (la visite des cousins, on a compris), c’est qu’il est subtil : il ne déteste pas les enfants, il ne ridiculise pas la mère, il écorne le mythe de la maternité épanouie. En 2026, on a le droit de le dire : ni la grossesse, ni la maternité ne génèrent la plénitude à coup sûr. Eliette Abécasssis l’avait raconté impitoyablement dans « Un heureux evènement » il y a 20 ans, et, au-delà des attaques, tant de femmes lui avaient dit merci. Ici, c’est encore plus radical. Oui, on peut adorer ses enfants et avoir envie parfois de les envoyer au diable. Et il faut se rendre à l’évidence : faire un gosse, ça coûte cher sur tous les tableaux à commencer par la carrière, l’estime de soi, et la vie sociale. Au-delà du désir d’enfants, il y a la réalité d’élever un môme que même les crèches, les congés parentaux et les allocations ne compensent pas. Assumer son égoïsme On est devenus égoïstes ? Non. On l’a toujours été. Mais maintenant, on l’avoue. Pas envie de faire des sacrifices pour un hypothétique « retour sur investissement » ? Un enfant ça pèse, ça exige, ça envahit tout, ça vous prive, ça pollue. Oui mais ça paiera ta retraite. (Non, ça ne s’occupera pas de tes vieux jours, ne rêve pas). Ce calcul matériel du rapport bénéfice-risque à propos d’un enfant n’est plus un tabou. Et c’est bien là le problème. Ou le progrès. A présent on sait, et on pèse le pour et le contre. Ce qui n’empêche pas le désir. Viscéral, charnel, philosophique d’avoir un, deux, quatre, six enfants. Vous je ne sais pas, mais moi, je vois plein de filles qui congèlent leurs ovocytes, plein de quadras qui vont en Espagne ou en Belgique se faire féconder in-vitro, plein d’hommes (très) mûrs (pour ne pas dire vieillissants) qui promènent leur poussette et « gagatent » avec leurs derniers-nés. En fait, selon les statistiques, c’est le phénomène de famille nombreuse qui baisse. Pas la famille. Une famille standard autrefois comptait trois enfants. Aujourd’hui c’est deux. Et l’enfant unique devient de plus en plus fréquent. Conclusion : n’allez pas croire que les Français n’aiment plus avoir des enfants. Ils (et elles) veulent juste ne plus être réduits à « ça ». Cela dit, avant de décider de devenir parents, allez quand même voir « La Visite ». Histoire d’être préparée. Et peut-être, une fois le bébé là, vous retrouver « déçu en bien ». |