Newsletter du 2 septembre 2026

par Catherine | Sep 2, 2026 | Newsletter Archive

« FJORD »

« FJORD » : quand l’Etat impose sa pensée 

« Fjord », palme d’or à Cannes, a fait le 3ème meilleur démarrage pour un film palmé ces 5 dernières années. Et le succès augmente, surtout dans les villes. Il faut dire que ce long-métrage qui s’inspire de faits réels est non seulement une réussite, mais il tombe à pic dans les débats actuels : l’Etat est-il trop interventionniste ? Ou pas assez ? Sommes-nous tous devenus intégristes ? Avons-nous perdu notre ouverture d’esprit ?

 

On se croit tolérants, accueillants, généreux… Mais surtout avec ceux qui pensent comme nous. « Fjord » pose une question-choc : si ces pays du Nord de l’Europe dont nous admirons tant le système scolaire et les services sociaux, si ces pays si démocratiques étaient en fait des monstres administratifs bornés et froids ?

Pour ceux qui n’ont pas encore vu le film du Roumain Cristian Mungiu, je résume l’histoire (sans déflorer) : un couple mixte, – lui Roumain, ingénieur, elle Norvégienne, infirmière -, débarque en Norvège avec ses 5 enfants (dont un bébé). Ils sont évangélistes orthodoxes, pétris de convictions bibliques. Ils vont s’intégrer, école pour la progéniture, travail pour les parents, gentils voisins… Quand une maîtresse de sport signale des marques de coups sur le corps d’une des filles des nouveaux arrivés, les services sociaux de protection de l’enfance s’en mêlent, et c’est un engrenage fou qui se met en branle. Par « prévention », les gosses sont tous placés illico dans des familles d’accueil. Sans enquête préalable. Parents stupéfaits, révoltés, effondrés, face à une sévérité qui leur interdit même de s’indigner. C’est un cercle infernal qui emprisonne, comme quand le flic, en plus de l’amende, te colle un « outrage à agent » parce que tu contestes avoir grillé le feu. Là-bas, au tribunal norvégien, la véhémence des parents brutalement dépouillés de leurs enfants passe pour de l’insulte, il faut le voir pour le croire !

Ce terrorisme du self-control

C’est la grande habileté du réalisateur : non seulement il confronte les convictions farouchement laïques et « progressistes » des fonctionnaires norvégiens avec les traditions autoritaires d’une famille migrante, en plus, il montre le contraste entre une culture latine et une culture nordique. Ce terrorisme du self-control. Ne jamais sortir de ses gonds. Cette retenue, ce non-dit, on l’observe dans les séries Netflix venues de Suède, Norvège, Danemark, c’est même un levier de suspens agaçant. Où l’on a envie de hurler aux personnages : « Mais parle, bon sang ! Manifeste ton sentiment !! » Ce qui apparaît sous nos latitudes comme une réaction élémentaire face à une situation injustifiée, eh bien, là-bas, cette spontanéité passe pour de l’agressivité. On n’élève pas la voix, c’est clair ? sinon, on aggrave son cas. C’est de l’infantilisation à grande échelle. Plus tordu : on sent la force tranquille du système, un vent de mépris flotte sur ces « sanguins » incapables de maîtriser leurs éruptions.  

Par leur impitoyable zèle, les fonctionnaires veulent-ils juste préserver leur job ?  Ou veulent-ils imposer un mode d’éducation ? Cristian Mungiu, père de deux fils et qui vit toujours en Roumanie, confie à Nicolas Marcadé sur actu.fr : « Nous, en Roumanie, on a vécu le mécanisme d’emprise à l’œuvre quand quelqu’un pense qu’il sait mieux que les gens ce qui est bon pour eux. » D’où un débat intense autour de ce film.   

Où s’arrête la tolérance ?

On peut abhorrer la religion, les cul-bénis, les intégristes, les femmes voilées, les mariages arrangés – forcés ? – mais c’est leur liberté de pensée. Alors où doit s’arrêter l’intervention de l’Etat ? Où s’arrête la tolérance ? En France, on est en plein dedans. Placer les enfants à la moindre suspicion (de drogue, d’abus, d’emprise, de maltraitance…) ? Les scandales de l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance) n’encouragent pas cet empressement. Je rappelle que l’ASE (qui brasse des milliards d’euros) place des gosses dans des familles où parfois ils se font battre et violer. Il faut lire « La fabrique du malheur » de Claude Ardid qui révèle ces scandales effrayants touchant des centaines, des milliers de mineurs. De là à laisser vivre et ne pas s’en mêler…

Convaincre un sectaire ?

Mungiu laisse le spectateur libre de placer son curseur : à gauche, (en Norvège) le droit fondamental de l’enfant qui doit être protégé contre toute forme de violence institutionnelle ou familiale (interdiction absolue de la fessée par exemple) et à droite, la souveraineté des parents en matière d’éducation qui peut passer par la transmission de valeurs rétrogrades (anti-homo par exemple). En interview, Mungiu explique comment lui se débrouille : « Entre ces deux positions inconciliables, ces deux croyances en un idéal, j’essaie coûte que coûte d’installer un dialogue. Ne jamais imposer mes propres conceptions, il faut toujours pouvoir discuter. »

Okay… Il est optimiste, Mungiu. Ou il fait semblant. Car on a rarement vu des sectaires se laisser convaincre. Qu’ils soient cathos, musulmans, colons juifs orthodoxes ou LFI, ou autre. Reste qu’en Europe du Sud, contrairement aux Scandinaves mutiques, on verbalise bruyamment, on débat, on s’engueule, bref on fait sortir l’émotion. Et cela, ça peut interpeler, faire douter.

 

Ci-dessus, Cristian Mungiu s’est inspiré de l’affaire Bodnariu en 2015 qui avait opposé une famille roumano-norvégienne pentecôtiste aux services de protection de l’enfance norvégiens (le Barnevernet) 

Au théâtre : l’angoisse paroxystique des jeunes parents

La rentrée théâtrale commence fort à la Pépinière Opéra. Avec la nouvelle pièce de Rudy Milstein (deux Molière pour « C’est pas facile d’être heureux quand on va mal » ), on casse quelques tabous liés à la maternité ! Et c’est revigorant. Et hilarant. Sur scène : deux couples modernes magnifiquement incarnés : nouveaux jeunes parents qui veulent tout anticiper de l’avenir de leur bébé, ils ont recours au décryptage de son génome dès la naissance, afin de prédire ses dons, ses faiblesses, sa survie… C’est  surtout le duo-duel entre les deux mères qui cogne ! Celle qui accouche de son premier enfant, incarnée par Ariane Mourier, et l’autre, qui en est à son troisième, Anne Marivin. Elles sont bluffantes de vitalité, de polyvalence, de crédibilité ! Le texte impeccable, vif, déroule des punchlines très drôles, le jeu de chaque acteur est rodé au millimètre, la mécanique de l’humour fonctionne à plein, et on ne perd pas de temps dans des artifices de mise en scène tant l’histoire est haletante ! A la fin, ovation debout. Okay, c’était la générale, avec des copains, mais quand même, cette pièce est d’une efficacité absolue !    

Pour réserver

Les saluts à la fin avec, de gauche à droite : l’auteur et metteur en scène Rudy Milstein, et ses inerprètes : Erwan Teréné, Antoine Sibelle (un petit rôle d’enfant musicien), Anne Marivin, Ariane Mourier, Maeva Pinto Lopes (une infirmière) Nicolas Lumbreras, tous formidables.

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