Ce documentaire réalisé par un collectif de vaillants journalistes montre une liberté de rire dramatiquement restreinte en France à travers l’éviction brutale des humoristes des médias privés et publics. A commencer par le Canal+ de Vincent Bolloré. Mais pas seulement. Rencontre édifiante avec le producteur, Jean-Baptiste Rivoire qui a payé cher sa liberté d’expression.
C’est un film indispensable, affolant, accablant. « Fini de rire » vous donne envie de pleurer. En une heure et demie, les plus célèbres humoristes de France – ils sont une vingtaine, de Sandrine Alexi à Guillaume Meurice, Jamil Leschlag, Raphael Garrigos, Lionel DuTemple, Thomas VDM…. – racontent les persécutions dont ils ont fait l’objet depuis 2000. Certains n’étaient pas nés en 2000, d’autres comme Bruno Gaccio, ont connu les débuts de cette grande aventure du rire sur Canal +.
Les « Guignols de l’Info » assassinés
« Pépédé », « Monsieur Sylvestre » (Stallone ou l’Amérique capitaliste), Chirac, Sarkozy, mais aussi Balladur, Bayrou, Toubon, Tapie, Papin, Bouygues-LeLay (TF1)… A l’époque, avoir son Guignol était (presque) une consécration. Chaque soir on était vissé devant le rendez-vous de Nulle part Ailleurs « en clair sur Canal » pour découvrir ce qu’ils étaient encore allés chercher au regard de l’actu. Et à chaque fois, morts de rire. Les scénaristes des Guignols nous bluffaient. C’était si bien vu ! On s’en reparlait le lendemain, et dans les dîners ; on s’en souvenait. C’était la gloire pour la bande de Canal et c’était la grande intelligence des politiques que de savoir accepter ce genre de parodie. On se dit qu’aujourd’hui, cette intelligence, cette capacité à prendre de la hauteur n’existe plus. Quand on sait que l’humour est un signe d’esprit affûté, on s’interroge : nos politiques sont-ils devenus bêtes et bornés ?
Le virage date de Sarkozy président (2007-2012). Pendant plusieurs années, il avait commencé à pointer ses piques contre ces chenapans de Canal. « Sarko », ce personnage qui a « trivialisé » la politique avec son langage, ses apostrophes, ses fausses liaisons et ses fautes de français constituait évidemment un héros idéal. Et donc, ce politique dont l’ego n’a d’égal que sa vulgarité, eh bien en toute logique, cet homme ne comprend pas l’humour. Et il ne supporte évidemment pas ceux qui s’y adonnent. Première alerte : Stéphane Guillon, Didier Porte humoristes sur France Inter, virés. Quant aux Guignols, après la prise de pouvoir par Bolloré en 2015, poubelle ! Le grand patron milliardaire jongle avec les complexes montages d’optimisation fiscale mais exclut l’humour de ses compétences. Plus tard, en 2022, mauvais signe pour le jeune président Macron qu’on croyait « le cool boss de la start-up nation » : il supprime la redevance télé afin de rendre plus « conforme » une télévision qui doit désormais négocier son budget chaque année auprès du gouvernement.
A chaque étape, les humoristes morflent, sont réduits au silence. Au chômage. Dans « Fini de rire », ils racontent tout. Alors même si leurs blagues sont parfois laborieuses, là, ils apparaissent lucides, subtils, sarcastiques, brillants.
Jean-Baptiste Rivoire journaliste-citoyen qui dit la vérité
Jean-Baptiste Rivoire, (producteur de « Fini de rire »), grand reporter et réd chef à Canal+, était une des cibles du patron à l’époque. Il veut quitter sa chaîne. Mais Bolloré lui impose une condition – ainsi qu’aux 500 autres journalistes désireux de partir : en échange des indemnités réglementaires (un mois de salaire par année d’ancienneté), une clause secrète ordonne un silence absolu sur les coulisses de la chaîne, sur les reprises en main et les méthodes. « J’ai été le seul à dire non. Et à parler », révèle Rivoire qui met cinq ans à réussir à divorcer. Qu’est-ce qu’il a dévoilé ? « Juste une phrase de Bolloré : « Le management d’une grande maison comme Canal exige un peu de terreur ». Ca n’était pas un scoop. Je l’ai dit à Reporters sans frontières. Et aussi dans mon livre sur Canal, sorti en 2022 » Résultat, Bolloré fait condamner cet indocile qui a désobéi : 142'000 euros à rembourser (ses indemnités de départ) Il a eu raison de l’ouvrir, mais il le paie cher.
Les autres journalistes ont plié parce que ce métier est si mal payé qu’il est en danger de mort. Jean-Baptiste Rivoire veut sauver le métier : « Le seul moyen de mener les enquêtes, c’est de dépendre directement des spectateurs, des citoyens. Les chaînes de télé refusent nos sujets car on s’intéresse aux coulisses de la politique, de l'économie, des médias, des « people »….. Alors on a créé un collectif journalistique, Off Investigation, qui ne fonctionne que par des dons. »
La méthode ? C’est comme KissKissBankBank. « On annonce le sujet, le plan, on chiffre le prix de revient : nos documentaires coûtent 40'000 euros tandis qu’un documentaire de France Télévision coûte 120'000 euros. Et ensuite on offre le documentaire en accès libre sur youtube. » Simple ! Tapez Off Investigation sur Youtube, vous trouvez 27 documentaires sur les sujets les plus passionnants et les plus risqués : « Délinquants et ultrariches » , « Comment Macron livre la France aux milliardaires », « Médias de la haine », « Hanouna, show, intox et culture du viol » etc, etc. on comprend pourquoi il est impensable de trouver des financements auprès des chaînes, privées et publiques.
L’humour, un patrimoine français à protéger
Une fois tourné « Fini de rire », est tellement universel, tellement riche de révélations faites par des gens connus, et tellement bien monté que certains propriétaires de salles leur disent de passer au cinéma. Alors ils tentent le coup, 95 salles le prennent à l’affiche. Avant même sa sortie, le film a fait 11000 entrées payantes avec les avant-premières réparties dans toute la France (le prix du billet est encadré).
Ce film démontre le rétrécissement de ce qui faisait notre prodige : un capital foisonnant d’humoristes. Avec la mise sous silence des personnalités fortes, des clairvoyances, des férocités qui dérangent, la France, pays de la gaudriole et de l’esprit est en train de perdre son sens critique, sa légèreté, son ironie, sa facétie, en deux mots, sa finesse intellectuelle. C’est très grave car la jeune génération ne sait pas. Elle n’a pas vécu l’« avant ». Et les jeunes journalistes prolétarisés n’ont plus les moyens de se rebiffer.
Alors c’est un nouveau modèle économique de reportage qui va voir le jour. Comme au marché : direct de l’enquêteur au consommateur.
Rira bien qui rira le dernier.