On a beau dire… l’inféodation féminine est toujours monnaie courante. Désormais, les nouvelles militantes radicales entendent bien l’éradiquer. Outre le film « L’objet du délit » d’Agnès Jaoui, une nouvelle pièce, « La poussière sous le tapis » au théâtre Le Funambule à Paris, illustre cette situation complexe. Et le témoignage de Sara Forestier. Les plus jeunes ne lâchent pas. Et c’est réjouissant.
En pleine chute des subventions théâtrales, écrire une pièce pour cinq acteurs, c’était culotté. De plus, sur un sujet radioactif comme le machisme au théâtre, il fallait oser. Coralie Lascoux ne s’est pas longtemps posé la question. Elle a l’expérience de l’ère ancienne, l’époque où, « ma petite, il te pelotes ? tu la fermes et tu passes à autre chose. Tu vas pas bousiller la prod’ » Quand tu te fais mettre la main aux fesses (ou ailleurs), forcer une scène de baiser, de sexe, brutaliser, gifler, insulter… « à cause du stress », « de l’énervement », « de problèmes privés », eh bien, tu mets un mouchoir sur ton humiliation, ta pudeur bafouée, et tu enchaînes. Mais quand elle tombe sur le témoignage de l’actrice Sara Forestier à l’Assemblée Nationale en novembre 2024, le sujet s’impose à elle. Devant la Commission d’enquête qui l’a sollicitée pour élaborer une loi de protection : une heure de narration claire, concrète, pragmatique, effrayante et poignante. Sara Forestier c’est l’actrice aux 2 ou 3 César, dont « L’esquive » d’Abdelatif Kechiche. Elle a décroché d’autres prix et beaucoup de nominations, s’est distinguée ensuite comme réalisatrice de plusieurs films. Une fille brillante. Belle, hypersensible, aux talents multiples. Là, elle a grossi, s’habille en jogging informe, ne se maquille plus, et se coiffe à peine. On la découvre meurtrie. Je l’avais interviewée à l’époque de « L’esquive », elle avait 18 ans, et la maturité, la vivacité, la clairvoyance d’une femme de 25-30 ans. Puis il y a eu la gifle. Pas le film de Truffaut : une vraie grosse baffe que lui a balancé son partenaire Nicolas Duvauchelle sur le tournage de « Bonhomme » de Marion Vernoux. Ce fut l’effondrement. Elle a le courage de quitter le tournage, Ana Girardot va la remplacer. Il faudra retourner des scènes. Ca va coûter… Voilà l’armature de la pièce « La poussière sous le tapis ».
Chapeau, Sara Forestier !
Cette violence subie par Sara Forestier a fait remonter à la surface toutes les autres. Elle raconte son parcours jalonné de brutalités impensables. Ca dure une heure, c’est en accès libre, et ça n’est pas du cinéma. Mais c’est à vous dégoûter de devenir actrice. Cette fille que l’on croyait solide, armée pour se défendre a en réalité enduré une inféodation terrible. Ca démarre à son premier casting à 13 ans où le metteur en scène lui demande d’ôter sa culotte pour une scène comique, aux scènes de sexe alors qu’elle est vierge, jusqu’à la déclaration d’un chef op :« J’ai envie de te faire l’amour dans les fesses » sur le tournage de « L’esquive », sans parler des annulations d’un rôle parce qu’elle refuse de coucher avec le metteur en scène, etc, etc… En 2017, elle a 29 ans, 20 ans de carrière, plus de 30 films derrière elle, une réjouissante renommée ; elle vient dans la loge de Nicolas Duvauchelle lui demander d’être plus « aimable », plus « coopératif », bref plus gentil sur ce tournage. Se sentant pris en faute, le mec s’énerve, la gifle… On apprendra plus tard qu’il s’est souvent montré violent avec ses compagnes. Sara Forestier a craqué, elle craque encore en en parlant. Elle s’est retirée du milieu pendant 7 ans, n’a plus rien gagné, a dû s’endetter…
Accepter la violence ? ou se rebiffer… et se faire une réputation
C’est en regardant cette audition déterminante que l’auteur de « La poussière sous le tapis » décide d’écrire sa pièce où une jeune première se prend une claque de la star sur qui est bâtie la production. Mais là, l’équipe discute, débat, se dispute, s’interroge, se saoule, et rien n’est simple. L’auteur joue aussi : elle incarne avec brio une actrice quinqua confirmée qui en a vu d’autres… Elle est pile dans la question centrale : accepter la violence ou se rebiffer au risque de ruiner le film. « Et ruiner ta carrière aussi ! » La pièce réussit à nous faire rire et réfléchir, portée par des partenaires qui déploient une formidable veine comique. La salle se marre, mais reste attentive, révoltée, perplexe, complètement dans le sujet
« L’objet du délit », même débat : on en fait trop ? Non !
Depuis Me-too, depuis l’emprisonnement à New York du producteur Harvey Weinstein (toujours à Riker’s Island malgré ses appels), la question « balance ton porc » n’est pas réglée. Les éternelles discussions sur « les abus » (des mecs) et « les excès » (des néo-féministes) illustrent notre difficulté à nous situer. Agnès Jaoui, dans « L’objet du délit », (excellent film très bien joué) démontre son ambiguité. Deux générations se heurtent, les post-quinquas sont d’une indulgence fataliste qui révolte les plus jeunes.
Agnès Jaoui comme Coralie Lascoux écrivent avec finesse, subtilité, humour, elles évitent les écueils de la radicalité brute. Ne veulent pas passer pour des misandres, des femmes hostiles à la gent masculine. Elles s’inscrivent dans une histoire plus vaste, l’émancipation féminine. Mais au bout du compte, fume ! on se retrouve réduites à notre sex-appeal, à notre soumission et à nos complexes. C’est dit de façon ironique, presque légère. Eh bien, ras le bol. Dans la vraie vie, on a besoin de taper du poing sur la table. Même si ça n’est ni « sympa », ni « féminin », ni « professionnel » ! Respect à Sara Forestier.