| Partir au milieu du spectacle de la célèbre Marlène Monteiro-Freitas, c’est à la fois gonflé et désolant. Mais c’est compréhensible pour qui découvre abruptement les images. A qui la faute ? Voir un spectacle de Marlène Monteiro Freitas est un surprenant révélateur de nos limites intimes. L’autre soir « Nôt » à la Grande Halle de La Villette en a fait une sacrée démonstration. La Grande Halle Charlie Parker c’est près de 1500 spectateurs. Ce samedi, c’était « complet ». Tous les clients ne sont pas « initiés » à Monteiro-Freitas mais tous affichent le côté culturellement ouverts, typique des spécialistes, en gros : bobos parisiens, gens du métier et bourgeois éclairés. Eh bien, pour certains, ce fut trop violent. Trop agressif. Une trentaine de spectateurs ont quitté la salle subitement, au début de la représentation, au milieu, vers la fin, sans même tenter de se faire discrets. Pas contents. J’en ai vu d’autres, indécis, les regarder avec envie : j’y vais ? j’y vais pas ? Son sac, son manteau, son écharpe, debout, « pardon , pardon »… et dehors. Ca n’a pas semblé perturber les huit acteurs incroyables bien trop occupés à mener leur performance. Et quelle performance ! Hurlements, sang, rictus… Sur une scène immense, aussi large que profonde, ils ont déroulé un show qui n’avait rien, mais alors rien à voir avec « Les Mille et une Nuits » annoncé. Positions féministes violentes, clichés féminins explosés, viol sanglant, images gore, rictus de film d’horreur, transe et folie psychiatrique… Rien d’étonnant à ce que certains, certaines se retrouvent interloqués face à cette débauche de miasmes, de sang, de hurlements, de grimaces, de cul de jatte (si-si, une danseuse), de masques trompeurs, de cauchemars… Eux, les fuyards, attendaient peut-être un orientalisme moderne, une danse des sept voiles érotique et gracieuse. Ce fut tout le contraire. Alors forcément… Aider les gens à aimer, à comprendre certaines créations On peut s’amuser de constater les limites de nos sensibilités respectives. Mais la déception – l’indignation… – de quelqu’un qui a payé 25 ou 35 euros sa place et se sent floué, ça n’est pas intéressant. C’est dommage. Il faut alors mettre les choses au clair : on ne vient pas voir un show de cette chorégraphe « mondiale » – le mot n’est pas exagéré – , sans un minimum de préparation. Monteiro-Freitas, ça n’est pas du boulevard, ni du ballet classique. Même pas de la danse contemporaine. C’est une performance engagée. Et il faut être informé. De la part des attachés de presse, de la part du théâtre de La Villette, c’est un peu désinvolte de ne pas annoncer plus concrètement à quoi s’attendre : avec des descriptions, des infos, des extraits explicites. On doit pouvoir « se mettre en condition ». Et je vous rassure : se préparer à un spectacle-choc ne casse pas l’effet de surprise, de stupéfaction, ni la découverte, l’envol. Là, pardon mais c’est un peu « débrouille-toi ». Juste des assertions théoriques sur l’artiste, une interview incompréhensible pour qui n’a pas vu le spectacle, point. Faut-il y voir un symptôme de cette prétention culturelle souvent pointée dans le milieu de l’art contemporain ? Si les fuyards avaient eu un avant-goût de leur soirée, seraient-ils partis ? Ils ont eu la curiosité, ont tenté l’ouverture d’esprit, ont failli peut-être apprécier, comprendre, adhérer. Ils auraient pu détester, ok, mais se dire contents d’avoir vu. Au lieu de ça, une soirée ratée. Désolant. « Nôt » : un choc travaillé, éblouissant Car, il faut insister : « Nôt » (désormais en tournée française et belge) est une création complète, foisonnante, furieuse, dénonciatrice et … éblouissante. Dans le bazar d’un décor hétéroclite, géométrique, blanc, bleu cobalt et crument éclairé, tout est réglé au cordeau, millimétré. Les mouvements, les « bougés », les grimaces, les glissements d’ambiances, les apparitions, les tableaux, le tout sur des musiques travaillées, diverses, précises. Il y en a plein la vue. Même quand vous êtes bien placé au centre, le spectacle est tellement frénétique que vous ratez des entrées, des mini-évènements scéniques, des détails de suspens… Bravo aux acteurs qui donnent tout, et nous déménagent dans une autre dimension, nous confrontent à la démence, aux émotions sans limites, à l’impudeur, à la fièvre, à la souffrance, à la cruauté… On sort de là choqué dans le bon sens du terme : troublé, remué, bluffé de voir jusqu’où une créatrice peut nous emmener sans nous lâcher. Aux saluts, on se demande comment les acteurs vont récupérer pour pouvoir y retourner le lendemain… Quant aux spectateurs déçus et partis au milieu, eh bien, ils auront un bon sujet de conversation. « Nôt » par Marlène Monteiro Freitas 22 et 23 avril 2026 : La Comédie, Clermont-Ferrand (63). 28 et 29 avril 2026 : MC2, Grenoble (38) 6 et 7 mai 2026 : Maison de la Danse, Lyon (69). 14 au 17 mai 2026 : Kunstenfestivaldesarts, Bruxelles (Belgique). |