Murmurer ou brailler : on ne sait plus moduler sa voix ? | | | Jean Dujardin dans le film "The Artist" de Michel Hazanavicius en 2011. Un acteur du muet dont la carrière est court-circuitée par le cinéma parlant. | Un phénomène nouveau mais clairement observé : | Nos voix perdent en nuance. Tantôt trop sonores et agressantes ; tantôt mécaniques, monotones, inarticulées. Ressaisissons-nous, que diable ! Il crie et il ne s’en rend pas compte. Tu essaies de lui parler plus doucement pour qu’il comprenne… Fume ! Il continue de faire tonner ses décibels comme si tu étais sourde. C’est lui qui ne s’entend pas ? Déjà dur de la feuille à la cinquantaine ? La faute aux écouteurs, paraît-il. Selon l’OMS leur utilisation augmente de 30 % le risque de souffrir de dommages auditifs par rapport à il y a vingt ans. Un ado sur cinq serait concerné. Certains ont bientôt 50 ans, et voilà, ils parlent fort en ayant l’impression de parler normalement. Mais il y a d’autres raisons : une perte de nuance, un manque d‘attention à l’autre ; plus grave : un manque de pratique en face à face. Oui, à s’envoyer des mails et des sms, on perd l’habitude du dialogue. Je ne parle pas du débat, – où le ton monte au moindre désaccord ! – Je parle de l’échange pratique, anodin, du plaisir de la conversation ; le bilan d’une soirée, ton avis sur cette copine, le récit d’un voyage, les commentaires sur un menu de restaurant … Ah, les « voix américaines » ! Et… chinoises ! Et françaises! Parlant de resto, justement, on a longtemps critiqué en France « les voix américaines » tonitruantes qui viennent casser l’ambiance calfeutrée. En braves touristes conscients du gap culturel transatlantique, beaucoup en ont pris conscience et rectifient tout de suite sur un petit signe, c’est presque entré dans leurs mœurs. « Oh yes, sorry ! » Ils sont si contents d’être à Paris ! Bon, au deuxième verre, ils repartent dans leurs décibels. Sacrés Américains maîtres-du-monde. Notez, l’Empire du Milieu leur fait concurrence, désormais ; il suffit de tomber sur un groupe de Chinois dans le TGV. Et là, essayez de leur demander de baisser le son pour que vous puissiez continuer à lire et parler tranquillement, ils vous regardent comme un dragon intrusif. Et poursuivent leur vacarme imperturbablement, comme s’ils n’avaient pas compris. Question d’éducation ? Passons. Ce qui est nouveau, c’est que, dans les conversations, cette agression sonore vienne des locaux ! Ton voisin, ta collègue, ton pote… Tout le monde monte le son. Au point que tu dois t’éloigner pour ne pas avoir le tympan agressé.` Il faut reconquérir le « face à face » Avons-nous perdu cette subtilité élémentaire qui consiste à moduler le son de sa voix selon le lieu, le contexte, le propos, la narration, la confidence ? Avons-nous oublié que la voix parle autant que le regard ? Elle transmet l’empathie : nuancer le ton montre qu’on est à l’écoute de l’autre. Mais non. On s’aperçoit que cet autre compte de moins en moins. On pérore sans échanger ; c’est ce que les sociologues appellent « la perte du face à face » : avec l’explosion des SMS, des messages vocaux (souvent écoutés en accéléré x1,5 ou x2) et du télétravail, « nous lisons et écrivons plus que nous ne parlons en interaction directe. » Une autre cause est pointée, encore plus désolante : l’effet podcast. Oui, l’influenceur -ceuse qui bombarde, monocorde, sans pause, pour que tu ne décroches pas. Qu’il te parle d’une recette de cuisine ou d’un avis sur Macron, de philosophie ou de conseil beauté, il impose un débit compressé pour capter l’attention. Et là, ça n’est pas tant les décibels que le ton linéaire, sans émotion qui déteint sur les échanges quotidiens, les discussions « off » ! Parler est un art qui exige du soin Voilà pourquoi il est urgent de se ressaisir, prendre conscience, comme un acteur de théâtre, que parler à son voisin autant qu’à son micro est un art qui prend du temps et du soin. On module sa voix pour se faire comprendre facilement, sans susciter répulsion et sans imposer d’effort. En théâtre, cela s'appelle poser sa voix. A l'inverse, – contre-réaction aux « tonitruants » ? – il y a aussi ceux, celles qui chuchotent. Ou qui articulent mal. Qui mangent leurs mots, parlent argot, encombrent leur propos de tics de langage. Leur récit est sans doute passionnant, leurs formules marrantes, mais… à moitié inaudibles. Dans le tintamarre du métro, dans le brouhaha du café, tu t’approches, tu essaies de lire sur ses lèvres, tu ne comprends que la moitié, tu approuves gentiment sans avoir tout saisi, parce que tu ne veux pas la/le gêner en faisant répéter, ni passer pour sourde ! Pas facile de trouver le juste milieu. Un effort à faire pour l’autre Si l’on n’y prend garde, le ton de la voix peut dire tout et son contraire : agressif et froid alors qu’on voulait faire de l’humour par exemple ; sévère alors qu’on se veut bienveillant. L’interlocuteur peut se raccrocher au regard qui donne une information, d’accord; mais ne pas travailler l’intonation, les décibels, la musicalité, c’est se priver d’un lien précieux. Au fond, ne pas faire l’effort de moduler sa voix, c’est comme ne pas regarder quelqu’un dans les yeux. | | | On peut apprendre à "poser" sa voix comme un acteur, avec ici avec les cours de Helena Hurstel. Mais il suffit parfois juste de prendre conscience de son… intelligibilité. Voix agréable, harmonieuse, ni glapissante ni murmurante, bien timbrée. Un grand pas pour l'humanité. | | | LIVRE Une reporter en Iran… déguisée en touriste. Comment, quand on est journaliste, aller enquêter en Iran sans se faire pincer, arrêter, emprisonner, rançonner ? Anne-Isabelle Tollet a pris le risque… L’ambassade de France à Téhéran recommande à quiconque de s’abstenir de faire le voyage, les journalistes, les chercheurs, encore moins que les touristes sans métier à risque. Les négociations sur Cécile Kohler et Jacques Paris restent un traumatisme que l’Etat n’a pas envie de réitérer. Anne-Isabelle Tollet a quand même tenté le coup. Peu avant le 7 octobre 2023, elle s’inscrit dans un tour organisé, finalement annulé faute de participants, puis repris grâce à… deux Françaises déterminées à partir : elle et Colette, une compagne un peu mystique, férue de zoroastrisme et pas du tout branchée « news ». Tant mieux. Pendant deux semaines, les voyageuses seront chaperonnées par deux guides, un à Téhéran et un en province, Persépolis, Chiraz, Yazd, Qom… Des guides bien sûr étroitement connectés au régime et crispés sur les questions liés au quotidien, à leurs convictions sociales et religieuses. Officiellement, Anne-Isabelle est coach en entreprise. Du début à la fin de ce « voyage (touristique) interdit » la reporter-auteur aura tremblé, cauchemardé, angoissé de se faire choper en train de dialoguer, interroger les Iraniens le soir, à la tombée de la nuit, dans le dos du guide et de Colette. C’est une drôle de façon de mener l’enquête. Frustrante. Incomplète. Mais pas le choix. Elle recueille la parole effrayée et intègre d’Iraniens érudits, chaleureux, courageux, émouvants et rebelles. Elle leur révèle que le Nobel a été octroyé à leur militante Narges Mohammadi, emprisonnée à Evin, alors qu’ils s’imaginent que l’Occident ne s’occupe pas de leur détresse. C’est si difficile de restituer leurs existences opprimées. Sachant que 20 % de la population survit ou vit confortablement grâce à un job lié au régime, on comprend la difficulté de glaner la vraie information. Les pasdarans ont créé le SEPAH, un monstre tentaculaire investi dans tous les secteurs économiques nationaux, de l’immobilier au tourisme, de l’industrie à l’agriculture, l’export, aux services, banques, etc…. Donc rien ne leur échappe. Impossible d’ouvrir un commerce ou de se faire embaucher quelque part sans avoir affaire à eux. Reste les jeunes, pas encore intégrés complètement dans la vie productive. C’est vers eux que Anne-Isabelle Tollet, téméraire, s’est dirigée. Son récit lève un coin du voile et nous fait ressentir au plus intime l’angoisse et la terreur. Avec elle, on apprend à connaître la jeune Parvaneh par exemple, dont le frère manifestant a été arrêté. La mère n’en dort plus. On apprend, au fil du voyage, les pendaisons et les tortures, les corps jamais restitués, révélations furtives, au détour d’une conversation volée. On voyage aussi avec leur guide, on admire les splendeurs, les richesses historiques, la journaliste donne envie d’aller sur place, découvrir, soutenir, embrasser… Mais partout, en permanence, l’emprise des pasdarans obscurcit l’ambiance et décourage. C’est de la dentelle de témoignages indispensables, et c’est déchirant.
« Le Voyage interdit, une plongée clandestine dans l’Iran d’aujourd’hui » par Anne-Isabelle Tollet – éd. Le Cherche-Midi – 224 pages 19,90 euros. | | | Anne-Isabelle Tollet, le devoir d'alerter | Grand reporter entre autres pour le groupe Canal+, elle parcourt les zones sensibles : Afghanistan, Pakistan, Corée du Nord… Ses livres ont décroché plusieurs prix. Elle a deux enfants. | | | |