Alaia, Mugler, leur expo parisienne commune est prolongée. L’occasion de méditer sur la différence entre le marketing et le style.
Je vous parle d’un temps… Pas si lointain : les années 1980-90, celles des « jeunes créateurs » dont plusieurs sont morts aujourd’hui. Azzedine Alaia (1935-2017) et Thierry Mugler (1948-2022), mais aussi Claude Montana (1947-2024), Sonia Rykiel (1930-2016), Kenzo (1939-2020) et l’incontournable Karl Lagerfeld (1933-2019) auquel il faut ajouter Yves Saint Laurent, Vivienne Westwood, Alexander McQueen… Ces couturiers avaient créé leur maison, imposant une griffe reconnaissable, et ils s’y tenaient farouchement. Seul Karl Lagerfeld, le mercenaire (Fendi, Chloé, KL) maestro chez Chanel, s’affirmait « styliste », c’est-à-dire qu’il élaborait un style spécifique pour chaque maison qui l’employait. Il habillait la femme Chanel, la femme Fendi, la femme Chloé, jouant sur le vocabulaire de chaque griffe. Il déclarait volontiers qu’il n’était pas sûr de son propre style. D’ailleurs sa propre griffe était plus une vitrine personnelle qu’une « personnalité » mode.
Une certaine idée de la femme
Alaia (ennemi juré de Karl, on ne sait pas très bien pourquoi), c’était tout l’inverse. Ses collections étaient ses œuvres d’artiste exclusif. Comme un Baselitz ou un Poliakov, il déclinait inlassablement sa vision du vêtement féminin au fil de ses collections. Son ami Mugler aussi. Dans la magnifique exposition des deux créateurs à la Fondation Azzedine Alaia à Paris, on ressent cette recherche. Ils partagent une image commune du corps féminin : épaules carrées, taille étranglée, hanches rondes. Une ode à la féminité alors qu’on allait de plus en plus exalter la minceur filiforme. Eux voulait des femmes puissantes. Mugler poussait « l’empowerment » jusqu’à les « carrosser » avec des bustiers-pare-chocs. Alaïa sanglait le corps dans une maille gainante ou une coupe à la fois fluide et armurée. Ils
dialoguaient, s’influençaient mutuellement. Dans l’expo, on a parfois peine à distinguer l’un de l’autre. Mugler, au bout de 30 ans, est passé à autre chose. En artiste authentique, il a estimé avoir tout dit en mode. Il a fait des scénographies, des costumes de scène.
Mugler-Alaïa : l’entraide
Sans Mugler, Azzedine ne serait jamais devenu Alaïa. C’est Mugler qui l’a encouragé à créer ses propres collections, lui, le discret tailleur tunisien des élégantes parisiennes. C’est lui, Mugler qui a rameuté ses copines journalistes pour venir voir le premier défilé d’Azzedine. Lui qui l’a poussé, aidé à organiser une présentation à New York chez Bergdorf Goodman alors que Azzedine croyait à une blague. Mugler traduisait les interviews…
En échange, Alaïa était toujours son premier spectateur, celui qui possédait le génie de la coupe, l’aidant sur certaines pièces complexes. Aucune collection de Mugler n’est jamais sortie sans l’aval de son aîné. Une amitié indéfectible. On se demande aujourd’hui si une telle relation serait possible dans le milieu.
Créateurs-mercenaires
Les créateurs de mode sont devenus des mercenaires. Avec brio, comme Hedi Slimane (Saint Laurent) ou Maria Grazia Chiuri (Dior) ou Alessandro Michele (Gucci). Mais leur durée est liée aux caprices du marché, et donc des groupes qui les emploient. On rêve de retrouver une patte reconnaissable dans chaque maison, afin de sacraliser une certaine idée du style. Qui saurait aujourd’hui décrire les piliers stylistiques de Givenchy, de Balenciaga, de Vuitton ?
Vuitton justement : c’est peut-être cette griffe qui a ouvert la voie aux créateurs-mercenaires. Enseigne de maroquinerie, il a fallu lui inventer un style de prêt-à-porter. Merci Marc Jacobs ! De 1997 à 2013, il s’y est employé avec une cohérence impeccable. Mais n’a jamais réclamé sa signature officielle à côté du label « Louis Vuitton ». Hedi Slimane l’a exigé, lui, mesurant l’importance de la « patte ». De la personnalité. Depuis dix ans, Ghesquière l’a remplacé. Le style Vuitton a complètement changé. Est-ce bien raisonnable dans une maison de mode de faire la révolution dès que les chiffres sont en baisse ? A l’IFM où j’ai fait mes classes, le Prof. Didier Grumbach (ex-patron de Mugler) nous répétait que « l’héritage stylistique c’est fondamental, on le cultive ! »
Nathalie Garçon et Gabriella Cortese :
fidèles à leur style, proches de leur clientèle
Sur radio RCJ l’autre jour, Nathalie Garçon et Gabriella Cortese (Antik Batik) ne disaient pas autre chose, l’une et l’autre ayant réduit la voilure de leur griffe pour mieux se concentrer sur leur style personnel. « On ne voit plus de créateur à forte personnalité qui mène son parcours » font-elles observer. Alors que le monde de la mode subit des faillites et des ventes en baisse, leurs deux maisons marchent très bien, avec des clientes heureuses de retrouver des fringues créatives mais bien pensées, fidèles à une certaine idée de l’allure « Nathalie Garçon », l’allure « Antik Batik ». Avec, à portée de dialogue, « leur » créatrice prête à conseiller. Comme autrefois chez « Azzedine ».
Catherine Schwaab