Ça saigne

Le public parisien se presse à la Bastille pour découvrir « Heimweh » du jeune Gabriel Sparti. Jamais on n’a mieux décrit le « verrouillage » psychologique des Suisses. Féroce

Gabriel Sparti est un jeune metteur en scène né en Suisse où il a été éduqué pendant les vingt premières années de sa vie. Moi aussi. Ensuite, j’ai fui. Lui a affronté ses traumas. Il en tire une pièce aussi troublante pour le public, pour les Suisses surtout, que jouissive pour les acteurs.

Imaginez sur scène une sorte d’intellectuel français content de lui, toujours prêt à dégainer son point de vue, et qui se retrouve sur un terrain idéal pour railler, ricaner, critiquer : une ville suisse qui pourrait être Vevey ou Montreux. Paysage de carte postale, douceur indifférente et… politesse obligée. Ca le rend fou, ce Français habitué aux vociférations et aux gens qui te coupent la route et la parole, te piquent ta place et ton portable, ne te rendent pas la monnaie, ne te calculent même pas.

La Suisse, c’est tout le contraire, et « pire » encore. Le Français est partagé entre soupçon, paranoia et agacement. Alors il enquête auprès des habitants de ces lieux idylliques, il les convoque sur scène où il va juste leur demander : « Qui êtes-vous ? »

En Suisse, on n’aime pas « se pavaner »

Les trois Suisses lambda sont appelés sur scène ; c’est tout ce qu’ils détestent. Pas envie de se pavaner, pas envie de répondre à une question aussi indiscrète ! Déjà, il leur faut trois plombes pour arriver, s’installer, embarrassés de leurs hésitations infinies, de leurs corps mal habillés, de leurs pudeurs gênées. Au bout d’une heure et demie d’anti-spectacle, ils ne vous auront rien révélé sur eux. Mais beaucoup sur vous-mêmes.

Quatre acteurs co-auteurs : ahuris, paralysés, pervers

Ce que vous imaginez est en deça de ce que vous allez voir. Sous son allure juvénile et dynamique, Gabriel Sparti est un dynamiteur. Il a déniché avec ses quatre acteurs de vrais partenaires actifs qui co-écrivent la pièce, et improvisent chaque soir sous une autre identité. Mais chaque soir ces Helvètes (acteurs formés en Suisse et en Belgique) expriment le même malaise d’être là, le même refus de parler. Comme des enfants malades de timidité, Donatienne Amman, Karim Daher, Alain Ghiringhelli bougent mal, se tiennent repliés, jettent des regards ahuris ou méchants, et murmurent entre eux, pour que « le Français », Orell Pernot-Borras, se sente exclu. A partir du 3ème ou 4ème rang, on ne comprend rien à leurs borborygmes souriants, mais… on comprend tout ! Leur connivence mesquine et butée, leur complicité polie liguée contre « l’étranger ». Devant une salle interloquée, ils vont lentement mais sûrement le tétaniser dans l’humiliation.

Humour de crispation et précision subtile

Le public, de plus en plus remué, oscille entre rire jaune, rire nerveux, rire crispé. Crispé, voilà, c’est de l’humour de crispation. C’est un théâtre de l’absurde qui fait rire. Pas de l’absurde kafakien, qui vous lâche dans vos perplexités. Sparti pratique un absurde intelligible, limpide, qui vous vrille au fauteuil par un mélange de gêne et d’admiration. Car dans leur minimalisme, leur non-interprétation, les acteurs déploient une précision époustouflante.

La pièce va pousser de plus en plus loin l’inquisition, côté Français et côté Suisses, puis finir au paroxysme de l’étouffement. Il y aura des chants affolés et de la baston au marteau. Une mécanique brillante.

En Suisse, le rire s’étrangle

L’auteur avoue que, « en France et en Belgique, la pièce fait rire tout du long, mais en Suisse, ça rit, ça rit,… ça rit un peu moins, puis ça ne rit plus du tout… Puis à la fin, il y a un blanc. » En tant que Suissesse d’origine, et Française d’adoption, je comprends, ô combien, cette cruelle mise en abîme qui donne envie de les racheter, ces pauvres Helvètes…

Vous avez jusqu’au 24 janvier pour vous faire une idée. En une heure et demie, c’est plié. Ou pas.

Catherine Schwaab

« Heimweh » (mal du pays en allemand, l’ironie !) au Théâtre de la Bastille

76 rue de la Roquette , 75011 Paris

Jusqu’au 24 janvier 2025