Comme dans la chanson de Chubby Checker en 1961, la SNCF remet sa vieille platine sur le tourne-disque. Et prend la France en otage. C’est à se demander s’ils ne se forcent pas à nous jouer un numéro obligé.

Ca y est, comme chaque mois de mai, les cheminots vont foutre le bordel. Préavis de grève pour le pont du 8 mai. Du 7 au 11. Ou du 5 au 13. On sait combien les Français y sont attachés, à leurs ponts. Certains, l’œil sur le calendrier, anticipent leurs congés d’un an sur l’autre, se réjouissent avec deux ans d’avance que le jour férié « tombera sur un jeudi ou un vendredi »… Avec un savant calcul de « récupération des jours, ça me fait presque une semaine ! » Fume ! L’annonce de la grève ruine tous les plans. Pourtant, l’heure est (de plus en plus) grave : avec les Italiens en embuscade Trenitalia, l’Espagnol Renfe vers l’Est, et, vers l’Ouest, les Français Proxima, filiale d’Alsthom, la SNCF n’est plus empereur en son empire. Les concurrents polissent leur gouvernail et s’apprêtent cette année à charger « les voyageurs SNCF » dans leurs propres trains. Il était temps. Mais vous croyez que ça fait réfléchir les employés de ladite compagnie nationale ? Même pas en rêve. A croire qu’ils éprouvent une délectation à se faire détester. Détester, je pèse mon verbe.

Allez sur les forums de voyageurs, c’est une levée de boucliers. Mortifés : « Aucun respect des usagers !» Houspilleurs : « ça en devient malsain! Beaucoup de personnes vivent avec moins de 1000 euros par mois et vous en voulez encore ?! » Réalistes : « A quand la concurrence qui va vous rentrer dedans et vous mettre au chômage ?! » Moralistes : « Avec

tous les privilèges que vous avez, vous devriez vous faire tout petits et vous taire ! » Informés : « Tous les agents de la SNCF que je connais sont propriétaires et ils partent souvent en vacances, et ils ont droit à vie au train gratuit. Moi j’étais soignant à l’hôpital, nous étions réquisitionnés et si on ne venait pas travailler, on était viré. » Générationnel : « Il y a beaucoup de jeunes qui font des boulots de merde qui aimeraient les avantages SNCF et qui voudraient travailler. Laissez-les travailler et vous pourrez aller chercher un emploi au salaire minimum chez Starbucks. » Et enfin, « Polo » qui résume : « Ils nous font chier ».

Et on prétend que les Français « ont la culture de la grève » ? Non. Ils ont la triste habitude du conflit, nuance. En France, toujours, on guerroie. Contrairement à un pays comme la Suisse, nation quadri-culturelle habituée à la concertation et aux compromis, – on y parle quatre langues donc quatre cultures, allemand, français, italien, romanche -, en France, on s’ignore, ou on s’engueule. On met sa virilité dans ses positions inflexibles, et, – honte aux patrons ! – on continue de cultiver le fossé des classes sociales. C’est oublier qu’aujourd’hui, les choses ne sont plus si contrastées. L’interdépendance est partout, et pas seulement dans le commerce international. S’entendre et s’écouter devient une question de survie.

Il est là, le problème. Ce vieil esprit « prolétaires contre bourgeois » perdure à la SNCF. Méfiance, défiance et affrontement. Un scénario rodé qui braque régulièrement ses projecteurs sur des acteurs contents de jouer. Mais c’est toujours la même pièce, et le suspens n’a plus rien de jubilatoire. Parmi les comédiens, pardon, les protagonistes : Jean-Pierre Farandou, le PDG bordelais, lui-même fils de fonctionnaires (père douanier, mère instit’), il a fait presque toute sa carrière à la SNCF et dans ses filiales. Donc, l’esprit

des fonctionnaires, il connaît. Il mène le dialogue, il fait mouche. La preuve : il a réussi à arracher aux cheminots une promesse (tenue) de filer droit pendant les JO en échange d’un mystérieux accord « sur les fins de carrières ». N’est-ce pas là le signe d’une complicité évidente avec les syndicats, avec les employés et avec tout le système qui nous fait son numéro ?

Du coup, cette menace de grève en mai, serait-ce la suite du film ? Destiné ici à défendre l’irréductible réputation des cheminots de savoir « foutre la merde » ? Cyniquement, les cheminots se disent-ils que, comme la SNCF a dégagé des bénéfices pour la 4ème année consécutive, ils peuvent se permettre ce « petit sabotage » sur leur navire ? Voilà pourquoi ils vont nous pourrir la vie en mai. Pour rester les stars ?

En plein Festival de Cannes, la SNCF va déployer sa série Netflix du printemps, avec menaces, trahisons et poseurs de bombes. Mais cette fois-ci, les Français vont zapper.

Catherine Schwaab