Des pièces de théâtre très actuelles discutent de nos interrogations. Profitez des vacances pour aller voir du spectacle vivant. Vous en sortirez plus émus qu’après un show sur écran.
De plus en plus, le théâtre d’aujourd’hui prend des tournures qui interpellent. Je ne parle pas de la énième adaptation hasardeuse des classiques, franchement lassant. Je parle de textes actuels. Oui, il y a des auteurs vivants ! Donnons-leur une chance !
Et quand un bon spectacle vivant s’empare de questions d’aujourd’hui, l’impact est démultiplié : ces acteurs en chair et en os qui ramassent nos traumas donnent soudain à la situation scénique un réalisme décoiffant. Dérangeant. Ou drôlatique.
Il vaut mieux en rire
La compagnie « La Poursuite du Bleu » – avec les auteurs-acteurs-metteurs en scène Samuel Valensi et Paul-Eloi Forget – est réputée pour créer des shows satiriques qui foncent à 200 à l’heure sur nos absurdités et nos scandales nationaux. Ces temps-ci, « Made in France » nous fait (hurler de) rire jaune. Autour d’une délocalisation, du patron, des politiques, des délégués syndicaux et des bras cassés… C’est vif, brillant et hilarant.
Dans le même esprit parodique du « monde merveilleux de l’entreprise », il y a « Gagnant-gagnant » de et avec l’impayable Gilles Dyrek au milieu de quatre autres acteurs irrésistibles. Un séminaire improbable qui vire au règlement de comptes. La salle est pliée de rire.
Il y a quelques jours, au Théâtre de L’Oeuvre, « Killer Joe » a provoqué un petit électro-choc dans l’assistance. Il faut dire qu’il y a des scènes assez rock n roll, notamment une « pipe » (pardon) plutôt audacieuse. L’auteur, Tracy Letts, a 60 ans, il est américain, scénariste, Prix Pulitzer et aussi acteur. Cette pièce fut écrite en 1993, elle a fait l’objet d’un film de William
Friedkin sorti en 2011 au succès très moyen ; en gros, les critiques trouvaient le scénario trop outrancier. Eh bien, aujourd’hui, elle a une résonnance qui fait froid dans le dos. Misère, bêtise, machisme, brutalité, cynisme… Les pires travers de l’Amérique profonde s’y déploient comme si Trump était déjà passé par là.
Oser la violence à l’américaine
Rod Paradot y incarne un petit dealeur piégé par ses commanditaires ; son père, Olivier Sitruk est un désolant red-neck plouc, Pauline Lefèvre, sa maîtresse au corps de liane, est la seule à y voir clair, mais avec un fatalisme désenchanté tandis que la révélation, la jeune Carla Muys, pure, naïve, innocente et passive, joue la petite sœur, scandaleuse monnaie d’échange offerte à un flic-tueur à gages. Lequel flic-assassin a les traits purs et distingués de Benoît Solès, effrayant et fascinant à la fois. Il fallait des acteurs sacrément gonflés pour oser un tel registre. Car dans un décor unique, tout y passe : le sexe, l’alcoolisme, le mensonge, la cupidité, la médiocrité humaines … Bravo au metteur en scène et adaptateur (avec Sophie Parel) qui sait doser la violence et les flashes de tendresse, c’est ce mélange qui nous remue. Et contrairement à certaines opinions outrées, la pièce ne fait que condenser une réalité ; allez donc faire un tour dans l’Oklahoma, patrie de Tracy Letts.
Désaccords subtils
Aux antipodes, dans une veine proche de nous, « Ailleurs, après » au Petit Montparnasse fait salle comble face au placide Philippe Magnan, 77 ans, et à la pétulante Lou Chauvain, 39 ans (elle en fait 19). Tout le talent de ces deux interprètes magnifiques tient au texte d’Arnaud Bédouet. Une mécanique de précision si fine : le détail, la nuance, la subtilité du verbe et la justesse de l’observation. C’est un voyage vers la Bretagne à la fois très drôle et très philosophique. Deux générations à priori inconciliables nous parlent de leurs amours et de leurs regrets. Où l’on mesure le puritanisme et la superficialité des générations X,Y,Z, opposés aux libertés de ces boomers érudits et désespérés. Le sujet n’est pas nouveau mais il est rarissime de le voir développé avec un tel raffinement. Ni agressivité, ni
violence, tout dans l’intelligence et la sobriété. Une vraie pépite, comme on dit à Télérama !
Catherine Schwaab
« Made in France » Au Théâtre Renaissance à Paris jusqu’au 5 janvier 2026.
« Gagnant gagnant » Au Théâtre Comédie Bastille à Paris jusqu’au 3 janvier 2026
« Killer Joe » au Théâtre de L’œuvre à Paris jusqu’au 5 janvier 2026
« Ailleurs Après » au Petit Montparnasse jusqu’au 21 décembre 2025